Al-ʿUṣūr al-Wusṭā 32 (2024): 1-21 Muḥammad b. Khalaf Wakīʿ (m. 306/918), ou le désamour de Bagdad Mathieu tillier Sorbonne Université / Umr 8167 « Orient et Méditerranée » Abstract Le présent article offre un aperçu de la vie et de l’œuvre d’un historien négligé par l’historiographie contemporaine, Muhammad b. Khalaf al-Ḍabbī, dit Wakīʿ (m. 306/918). Savant et cadi Bagdadien, celui-ci signa plusieurs ouvrages relevant de disciplines diverses, dont un seul nous est parvenu à travers un manuscrit unicum : les Akhbār al-quḍāt, une des plus anciennes sources sur l’histoire de la justice en terre d’Islam. Wakīʿ fit l’objet de virulentes critiques de la part de ses contemporains et de ses successeurs, avant que la majeure partie de son œuvre ne tombe dans l’oubli. Après avoir retracé sa formation et sa carrière, nous interrogeons le regard que l’auteur porte sur Bagdad. Le rôle marginal qu’il assigne à la capitale abbasside, en lien avec la miḥna du milieu du iiie/ixe siècle, suggère que cette période d’inquisition traumatisa les historiens issus des milieux savants et eut un impact profond sur l’historiographie islamique. This article provides an overview of the life and work of a historian largely overlooked by contemporary historiography, Muhammad b. Khalaf al-Ḍabbī, known as Wakīʿ (d. 306/918). This Baghdadian scholar and qadi authored several works in various fields, only one of which has come down to us in a single manuscript: the Akhbār al-quḍāt, one of the earliest sources on the history of Islamic judgeship. Wakīʿ received fierce criticism from his fellow scholars and their successors, before most of his work fell into oblivion. After tracing his training and career, I examine the author’s views about Baghdad. The marginal role he assigns to the Abbasid capital, in connection with the miḥna of the mid-third/ninth century, suggests that this period of inquisition traumatized historians who came from scholarly backgrounds, and had a profound impact on Islamic historiography. Bienheureux celui qui trouvera une ville plus réjouissante que Bagdad ! Fonce donc sans détour sur Bagdad depuis tes contrées lointaines. Aḥmad b. Abī Duʾād 1 Dans ses travaux sur l’évolution du discours tenu par les premiers historiens arabo- musulmans, Antoine Borrut identifie plusieurs strates de réécriture découlant de réinterprétations des événements du passé à travers des « filtres historiographiques ». Un tournant essentiel à ses yeux est celui de l’abandon de Samarra et du retour du califat 1. Wakīʿ, Akhbār al-quḍāt, éd. ʿAbd al-ʿAzīz Muṣṭafā al-Marāghī (Le Caire : Maṭbaʿat al-saʿāda, 1947–1950), 3 : 299. Le vers joue sur le nom de Samarra (Surra man raʾā) et suggère que Samarra ne peut prétendre dépasser Bagdad. Ce jeu de mot est intraduisible. © 2024 Mathieu Tillier. This is an open access article distributed under the terms of the Creative Commons Attribution-NonCommercial-NoDerivatives License, which allows users to copy and distribute the material in any medium or format in unadapted form only, for noncommercial purposes only, and only so long as attribution is given to the original authors and source. 2 • Mathieu tillier Al-ʿUṣūr al-Wusṭā 32 (2024) à Bagdad en 279/892. Les chroniqueurs postérieurs à cette date, notamment al-Ṭabarī (m. 310/923), revisitèrent l’histoire écrite par leurs prédécesseurs de manière à mettre en avant la fondation de Madīnat al-salām et le règne d’al-Manṣūr (r. 136–158/754–775) pour justifier ce déménagement de la capitale et légitimer le retour à Bagdad2. En d’autres termes, la centralité bagdadienne correspond en partie à un thème littéraire, doublé d’un agenda politique, né à la fin du iiie/ixe siècle. Si l’on ne peut nier l’importance de Bagdad dans l’œuvre d’al-Ṭabarī, on peut en revanche se demander si tous les auteurs lui attribuaient le même rôle. Borrut évoque bien sûr d’autres filtres historiographiques, comme celui qu’induisit la quatrième fitna (guerre civile entre al-Amīn et al-Maʾmūn), qui se termina par un régicide doublé d’un fratricide. L’événement jeta un doute irrémédiable sur la justice de la dynastie abbasside, au point qu’il fallut le repenser pour continuer à croire que le dessein de Dieu s’accomplissait à l’ère du califat 3. L’étude de Borrut porte avant tout sur le genre des chronographies, centrées sur les souverains et leur politique, ce qui l’amène à passer plus vite sur d’autres traumatismes, comme la miḥna à travers laquelle trois califes successifs tentèrent d’imposer le dogme de la création du Coran 4. Or, d’« autres regards » sont possibles, concède-t-il, notamment à travers le genre biographique 5. La multiplicité des genres induit la diversité des regards, et par conséquent des filtres interprétatifs. Le retour à Bagdad n’avait pas forcément de signification pour les auteurs abbassides qui centrèrent leur discours sur les savants et s’interrogèrent sur leurs relations avec le pouvoir. Plusieurs grands historiens des iiie et ive/ixe et xe siècle, notamment Khalīfa b. Khayyāṭ (m. 240/854) et al-Ṭabarī, ont fait l’objet d’études détaillées par le passé 6 ; d’autres sont moins connus et restent dans l’ombre. Tel est le cas de Muḥammad b. Khalaf al-Ḍabbī, plus célèbre sous son laqab de « Wakīʿ » (m. 306/918) 7, en dépit de l’intérêt majeur que 2. A. Borrut, Entre mémoire et pouvoir. L’espace syrien sous les derniers Omeyyades et les premiers Abbassides (v. 72–193/692–809) (Leyde-Boston : Brill, 2011), 97, 102. 3. Ibid., 86. Voir T. El Hibri, Reinterpreting Islamic Historiography. Hārūn al-Rashīd and the Narrative of the ʿAbbāsid Caliphate (Cambridge : Cambridge University Press, 1999), 60–61, 73–74, 94, 167, 173–74, 218. 4. A. Borrut, Entre mémoire et pouvoir, 87, 98. 5. Ibid., 126. 6. Sur Khalīfa b. Khayyāṭ, voir l’étude récente de T. Anderson, Early Sunnī Historiography. A Study of the Tārīkh of Khalīfa b. Khayyāṭ (Leyde : Brill, 2018) ; sur al-Ṭabarī, voir notamment F. Rosenthal, « The Life and Works of al-Ṭabarī », dans The History of al-Ṭabarī. Volume I. General Introduction and From the Creation to the Flood (New York : State University of New York Press, 1989), 5–134 ; C. Gilliot, Exégèse, langue et théologie en Islam : l’exégèse coranique de Tabari (m. 311/923) (Paris : Vrin, 1990). 7. Wakīʿ fait l’objet d’une courte notice dans l’Encyclopédie de l’Islam par A. K. Reinhart, « Wakīʿ », EI2, s.v. La date de sa mort est souvent mentionnée de manière erronée par les chercheurs contemporains : C. Pellat évoque celle de 330/941 (« Anwāʾ », EI2, 1 : 523), R. B. Serjeant celle de 393/1003 « The Caliph ʿ Umar’s Letters to Abū Mūsā al-Ashʿarī and Muʿāwiya », Journal of Semitic Studies 29 (1984), 70. L’erreur vient probablement d’une confusion entre Wakīʿ et le poète al-Ḥasan b. ʿAlī b. Wakīʿ, effectivement mort cette année-là. Voir al-ʿUlaymī, al-Taʾrīkh al-muʿtabar fī inbāʾ man ghabar, éd. Nūr al-Dīn Ṭālib (Damas–Beyrouth–Koweit : Dār al-nawādir, 2011), 2 : 395 ; Kh.-D. al-Ziriklī, al-Aʿlām. Qāmūs tarājim li-ashhar al-rijāl wa-l-nisāʾ min al-ʿarab wa-l-mustaʿribīn wa-l- mustashriqīn (Beyrouth : Dār al-ʿilm li-l-malāyīn, 1997), 2 : 201. Les sources biographiques admettent cependant de manière unanime qu’il mourut en 306/918, date qui coïncide par ailleurs avec ce que l’on connaît de sa carrière de cadi. Al-ʿUṣūr al-Wusṭā 32 (2024) Muḥammad b. Khalaf Wakīʿ • 3 représente l’unique ouvrage qui nous est parvenu de lui, les Akhbār al-quḍāt (Histoire des cadis). L’ouvrage n’est ni une chronique politique, ni un dictionnaire biographique stricto sensu. Il s’apparente plutôt à une chronique de la judicature dans plusieurs villes successives, à travers l’histoire de ses représentants. Dès 1955, Dominique Sourdel attirait l’attention sur cette source, alors fraîchement publiée, susceptible de renouveler la connaissance de la judicature en Islam 8, et sur laquelle je me suis beaucoup appuyé dans mes deux ouvrages sur le sujet. La présente contribution propose tout d’abord de resituer Wakīʿ dans son siècle, en retraçant sa formation et les informations qui nous sont parvenues sur sa carrière. Ces éléments permettront d’appréhender le rapport que cet auteur entretenait avec la ville de Bagdad. En étudiant la place de cette dernière dans les Akhbār al-quḍāt, je proposerai qu’aux yeux de cet historien, l’événement majeur qui oriente tout son discours sur l’histoire n’est point le retour du califat à Bagdad en 279/892, mais la miḥna mise en place par al-Maʾmūn (r. 198–218/813–833) et poursuivie par ses successeurs. 1. Itinéraire d’un infortuné savant 1.1. Un cadi et politicien raté Comparées à al-Ṭabarī, qui fait l’objet de longues biographies comportant force détails et anecdotes, la vie et l’œuvre d’Abū Bakr Muḥammad b. Khalaf b. Ḥayyān b. Ṣadaqa b. Ziyād al-Ḍabbī al-Baghdādī, dit « Wakīʿ » 9, restent jusqu’à aujourd’hui très mal connues. La nisba « al-Baghdādī » qui est accolée à son nom l’identifie comme un Bagdadien ; il aurait de fait résidé sur la rive orientale de Bagdad, dans la rue appelée darb Umm Ḥakīm 10. Sa généalogie et sa nisba tribale laissent supposer qu’il était de descendance arabe et appartenait à la tribu nizārite de Ḍabba, qui s’était principalement installée dans la région de Baṣra lors de la conquête de l’Irak 11. De sa carrière, on sait surtout qu’il servit l’administration judiciaire. Selon la plus ancienne notice qui lui est dédiée, celle du Fihrist d’Ibn al-Nadīm (m. c. 385/995), il commença comme secrétaire du cadi Abū ʿUmar Muḥammad b. Yūsuf b. Yaʿqūb (m. c. 320/932), sans doute dans le district bagdadien de Madīnat al-Manṣūr 12, puis exerça lui-même comme cadi de « quelque 8. D. Sourdel, « Les cadis de Baṣra d’après Wakīʿ », Arabica 2 (1955), 111–14. Voir également Ṣ. A. al-ʿAlī, « Maṣādir dirāsat tārīkh al-Kūfa fī al-qurūn al-islāmiyya al-ūlā », Majallat al-Majmaʿ al-ʿilmī al-ʿirāqī 24 (1974), 145 ; N. Tsafrir, The History of an Islamic School of Law. The Early Spread of Hanafism (Cambridge, MA : Harvard University Press, 2004), 18 ; G. Conrad, Die Quḍāt Dimashq und der Madhhab al-Auzāʿī. Materialien zur syrischen Rechtsgeschichte (Beyrouth : Frantz Steiner Verlag, 1994), 61–74 ; M. K. Masud, « The Award of Matāʿ in the Early Muslim Courts », dans Dispensing Justice in Islam. Qadis and their Judgments, éd. M. K. Masud, R. Peters et D. S. Powers, 349–81 (Leyde : Brill, 2006), 350–52. 9. Al-Khaṭīb, Taʾrīkh Madīnat al-salām, éd. Bashshār ʿAwwād Maʿrūf (Beyrouth : Dār al-gharb al-islāmī, 2001), 3 : 126. 10. Ibid., 3 : 127. Nous ne sommes pas parvenu à localiser cette rue plus précisément. 11. Voir W. Caskel, « Ḍabba », EI2, s.v. ; ʿ U. R. Kaḥḥāla, Muʿjam qabāʾil al-ʿarab (Beyrouth : Muʾassasat al-risāla, 1997), 2 : 661–62. 12. Abū ʿ Umar fut cadi du district bagdadien de Madīnat al-Manṣūr de 284 à 292/897 à 904–905, d’al-Sharqiyya de 292 à 296/904–905 à 908–909, puis également de la rive orientale (al-jānib al-sharqī) de 301 à 310/913–914 à 4 • Mathieu tillier Al-ʿUṣūr al-Wusṭā 32 (2024) région » (baʿḍ al-nawāḥī) 13. Al-Tanūkhī (m. 384/994) préserve le souvenir d’un épisode auquel Wakīʿ fut mêlé alors qu’il occupait encore des fonctions judiciaires subalternes, sous al-Muʿtaḍid (r. 279–289/892–902). Le calife, qui faisait reconstruire à Bagdad le palais Ḥasanī, vers 280/893, pour aménager le nouveau complexe du Dār al-Khilāfa 14, fit main- basse sur des fondations pieuses (waqf-s) afin d’en financer les travaux. Wakīʿ était alors chargé de la gestion de ces waqf-s et se vit empêché d’en collecter les revenus attendus pour les redistribuer aux ayants droit. Le cadi sous l’autorité duquel il travaillait s’éleva contre un tel détournement de fonds et envoya Wakīʿ s’en plaindre devant al-Muʿtaḍid. La manœuvre, osée, aboutit : le calife pesa la somme que Wakīʿ lui réclamait et ce dernier put ainsi la rendre aux bénéficiaires des fondations pieuses 15. Al-Khaṭīb al-Baghdādī (m. 463/1071) précise que Wakīʿ fut par ailleurs cadi de l’ensemble des Kuwar al-Ahwāz, c’est-à-dire de la province du Khuzistan 16. Toutefois, un autre auteur avance qu’il ne fut que substitut (nāʾib) du cadi d’al-Ahwāz, ʿAbdān al-Jawāliqī (ʿAbd Allāh b. Aḥmad b. Mūsā, m. 306/918) 17. À la fin de sa vie, il aurait cumulé ce large district avec celui de la circonscription bagdadienne de Madīnat al-Manṣūr 18, mais l’information est douteuse, car il n’apparaît pas dans les listes de cadis de cette juridiction que nous avons pu reconstituer. S’il exerça bien à cette époque sur le district de Madīnat al-Manṣūr, ce fut plus vraisemblablement en tant que vicaire du cadi Abū Jaʿfar Aḥmad b. Isḥāq b. al-Buhlūl (en poste sur ce district de 296 à 316/908 à 928) 19. Il mourut le dimanche 24 rabīʿ I 306 (4 septembre 918) 20 ou en rabīʿ II de la même année (4 octobre 918) 21. Selon Ibn al-Jawzī, ses fonctions judiciaires sur les deux districts furent alors confiées à Abū Jaʿfar Aḥmad b. Isḥāq 922 environ, avant de terminer sa carrière comme grand cadi de 317 à 318 ou 320/929–930 à 931–932. M. Tillier, Les cadis d’Iraq et l’État abbasside (132/750–334/945) (Damas : Presses de l’Ifpo, 2009), 713, 717, 723, 726, 729, 730. 13. Ibn al-Nadīm, al-Fihrist li-l-Nadīm, éd. Ayman Fuʾād Sayyid (Londres : Muʾassasat al-Furqān li-l-turāth al-islāmī, 2009), 1 : 352–53 14. Sur ce palais, qui avait appartenu à Būrān, la veuve d’al-Maʾmūn, après le retour à Bagdad, voir G. Le Strange, Baghdad during the Abbasid Caliphate (Oxford : Clarendon Press, 1900), 248–50 ; A. A. Duri, « Baghdād », EI2, s.v. 15. Al-Tanūkhī, Nishwār al-muḥāḍara wa-akhbār al-mudhākara, éd. ʿAbbūd al-Shāljī (s.l. : s.n., 1971–1973), 8 : 20–22. 16. Al-Khaṭīb, Taʾrīkh Madīnat al-salām, 3 : 128. Voir également al-Dhahabī, Siyar aʿlām al-nubalāʾ, éd. Shuʿayb al-Arnaʾūṭ (Beyrouth : Muʾassasat al-risāla, 1985), 14 : 237. Voir la liste des cadis d’al-Ahwāz dans N. Tsafrir, The History of an Islamic School of Law, 63. 17. Al-ʿUlaymī, al-Taʾrīkh al-muʿtabar, 2 : 395 ; Ibn Khallikān, Wafayāt al-aʿyān, éd. Iḥsān ʿAbbās (Beyrouth : Dār Ṣādir, 1994), 2 : 106. Sur ʿAbdān al-Jawālīqī, voir al-Khaṭīb, Taʾrīkh Madīnat al-salām, 9 : 378. 18. Ibn al-Jawzī, al-Muntaẓam, 8 : 11. 19. Voir M. Tillier, Les cadis d’Iraq, 713. 20. Al-Khaṭīb, Taʾrīkh Madīnat al-salām, 3 : 128 ; al-ʿUlaymī, al-Taʾrīkh al-muʿtabar, 2 : 395. 21. Ibn al-Jawzī, al-Muntaẓam fī tawārīkh al-mulūk wa-l-umam, éd. Suhayl Zakkār (Beyrouth : Dār al-fikr, 1995), 8 : 11. On notera que la première date tombe un vendredi, la seconde un dimanche. Si le jour de la semaine est significatif, il faut privilégier la seconde date. Al-ʿUlaymī évoque encore le 6 rabīʿ I 306 (17 août 918), mais il s’agit sans doute d’une confusion avec « six jours avant la fin de… ». Al-ʿUlaymī, al-Taʾrīkh al-muʿtabar, 2 : 395. Al-ʿUṣūr al-Wusṭā 32 (2024) Muḥammad b. Khalaf Wakīʿ • 5 b. al-Buhlūl 22, mais l’information est à nouveau douteuse dans la mesure où ce dernier exerçait déjà celle de Madīnat al-Manṣūr depuis 296/908. Les sources ne permettent donc pas d’appréhender le déroulé précis de la carrière judiciaire de Wakīʿ, en particulier à son acmé. S’il assuma le bon rôle dans l’affaire des waqf-s détournés, son image est aussi ternie par son engagement dans la vie politique bagdadienne. Il appartenait en effet au cercle d’Ibn al-Muʿtazz (m. 296/908), le « calife d’un jour » qui fomenta un coup d’État contre al-Muqtadir (r. 295–320/908–932), en 296/908, sans toutefois parvenir à s’emparer du pouvoir. À Ibn al-Muʿtazz qui s’exclamait, en plein putsch, que « la vérité prévaudrait », Wakīʿ répliqua par des vers flatteurs, empruntés à un panégyrique d’Abū al-ʿAtāhiyya destiné au calife al-Mahdī (r. 158–169/775–785), dans lesquels il soulignait la parfaite adaptation d’Ibn al-Muʿtazz à la fonction califale 23. Wakīʿ fut arrêté avec l’ensemble des conjurés. Le préfet de police chargé de la répression, Muʾnis al-Muẓaffar (m. 321/933), fit exécuter tous ceux qui avaient prêté allégeance à Ibn al-Muʿtazz. Wakīʿ fit partie des rares à s’en sortir vivants, avec ʿAlī b. ʿĪsā et Ibn ʿAbdūn. Le vizir Abū al-Ḥasan b. al-Furāt (m. 312/924) se porta en effet garant pour lui et parvint à le faire libérer 24. Il est vraisemblable qu’à la suite de cette mésaventure, Wakīʿ cessa ses activités politiques pour se recentrer sur sa carrière judiciaire et son œuvre littéraire. 1.2. Un savant oublié Ibn al-Nadīm présente Wakīʿ comme un expert dans diverses disciplines (muftann) touchant à tous les domaines des ādāb 25. Al-Khaṭīb met en avant ses qualités d’homme travailleur (ʿāmil) et vertueux (fāḍil), versé dans les biographies (siyar), les batailles antéislamiques (ayyām al-nās) et l’histoire (akhbār) de cette période 26. Al-Dhahabī (m. 748/1348) monte d’un degré dans l’éloge en décrivant Wakīʿ sous les traits d’un « imam », d’un traditionniste (muḥaddith) et d’un historien (akhbārī), « auteur d’œuvres instructives » (ṣāḥib al-taʾālīf al-mufīda) 27. Ibn Ḥajar al-ʿAsqalānī (m. 852/1449) l’évoque comme un « grand érudit » (ʿallāma) et un historien (akhbārī) 28. Al-Khaṭīb offre une liste sélective de ses maîtres, que nous reclassons ici par ordre alphabétique : 1. Al-ʿAbbās b. Abī Ṭālib Jaʿfar b. ʿAbd Allāh b. al-Zabarqān al-Baghdādī (m. 258/872), traditionniste bagdadien. Voir al-Dhahabī, Taʾrīkh al-islām, 6 : 99. 22. Ibn al-Jawzī, al-Muntaẓam, 8 : 11. 23. Ibn al-ʿImrānī, al-Inbāʾ fī ṭārīkh al-khulafāʾ, éd. Taqī Baynash (Mashhad : s.n., 1363 H.), 120. 24. Miskawayh, Tajārib al-umam wa-taʿāqub al-himam, éd. H. F. Amedroz et D. S. Margoliouth (Londres : Basil Blackwell, 1920–1921), 1 : 7–8 ; al-Hamadhānī, Takmilat Taʾrīkh al-Ṭabarī, dans Dhuyūl Taʾrīkh al-Ṭabarī, éd. Muḥammad Abū al-Faḍl Ibrāhīm, 11 : 187–489 (Le Caire : Dār al-maʿārif, s.d.), 196. Sur Ibn al-Furāt, voir D. Sourdel, « Ibn al-Furāt », EI2, s.v. ; idem, Le vizirat ʿabbāside de 749 à 936 (Damas : Institut français de Damas, 1959–1960), 2 : 387–94, 406–14, 424–34. 25. Ibn al-Nadīm, al-Fihrist, 1 : 352–53 26. Al-Khaṭīb, Taʾrīkh Madīnat al-salām, 3 : 127. 27. Al-Dhahabī, Siyar aʿlām al-nubalāʾ, 14 : 237. 28. Ibn Ḥajar, Lisān al-Mīzān (Beyrouth : Muʾassasat al-aʿlamī li-l-maṭbūʿāt, 1986), 7 : 120. 6 • Mathieu tillier Al-ʿUṣūr al-Wusṭā 32 (2024) 2. Aḥmad b. Ismāʿīl b. Muḥammad b. Nubayh, Abū Ḥudhāfa al-Sahmī al-Qurashī al-Madanī (m. 259/873), traditionniste d’origine médinoise et installé à Bagdad. Voir al-Dhahabī, Taʾrīkh al-islām, 6 : 20–21. 3. Al-ʿAlāʾ b. Sālim al-Ḥadhdhāʾ al-Dūrī (m. 258/871–872), traditionniste originaire du Ṭabarisṭān, installé à Bagdad. Voir al-Khaṭīb, Taʾrīkh Madīnat al-salām, 14 : 163–64 ; al-Dhahabī, Taʾrīkh al-islām, 6 : 123–24. 4. ʿAlī b. Ishkāb al-Ḥusayn b. Ibrāhīm b. al-Ḥurr b. Zaʿlān al-ʿĀmirī al-Baghdādī (m. 261/875), traditionniste bagdadien. Voir al-Dhahabī, Taʾrīkh al-islām, 6 : 370–71. 5. ʿAlī b. Muslim b. Saʿīd al-Ṭūsī, puis al-Baghdādī (m. 253/867), traditionniste installé à Bagdad. Voir al-Dhahabī, Taʾrīkh al-islām, 6 : 130. 6. ʿAlī b. Shuʿayb b. ʿAdī al-Baghdādī al-Simsār (m. 253/867), traditionniste originaire de Ṭūs et installé à Bagdad. Voir al-Dhahabī, Taʾrīkh al-islām, 6 : 127. 7. Al-Ḥasan b. ʿArafa b. Yazīd al-ʿAbdī al-Muʾaddib (m. 257/871), traditionniste mort à Samarra. Voir al-Dhahabī, Taʾrīkh al-islām, 6 : 66–67. 8. Al-Ḥasan b. Muḥammad b. al-Ṣabbāḥ al-Zaʿfarānī (m. 260/874), célèbre traditionniste et juriste shāfiʿite bagdadien, d’origine araméenne (nabaṭī), qui habitait dans la rue (darb) al-Zaʿfarānī. Lorsqu’il était jeune étudiant, al-Shāfiʿī l’avait chargé de lire à haute voix lors de ses leçons (yatawallā al-qirāʾa). Voir al-Dhahabī, Taʾrīkh al-islām, 6 : 70–71. 9. Muḥammad b. ʿAbd Allāh b. al-Mubārak al-Qurashī al-Mukharrimī (m. 254/868), traditionniste bagdadien habitant le quartier d’al-Mukharrim ; il fut cadi de Ḥulwān et de Dīnawar. Voir al-Dhahabī, Taʾrīkh al-islām, 6 : 178. 10. Muḥammad b. ʿAbd al-Raḥmān al-Baghdādī al-Ṣayrafī (m. 265/878), traditionniste bagdadien. Voir al-Dhahabī, Taʾrīkh al-islām, 6 : 413–414. 11. Muḥammad b. al-Walīd al-Busrī al-Baṣrī al-Qurashī (m. années 250/864), traditionniste baṣrien. Voir al-Dhahabī, Taʾrīkh al-islām, 6 : 203. 12. Muḥammad b. Ishkāb al-Ḥusayn b. Ibrāhīm b. al-Ḥurr b. Zaʿlān al-ʿĀmirī al-Baghdādī (m. 261/874), frère de ʿAlī b. Ishkāb, traditionniste bagdadien. Voir al-Dhahabī, Taʾrīkh al-islām, 6 : 396. 13. Muḥammad b. ʿUthmān b. Karāma al-ʿIjlī al-Kūfī (m. 256/870), traditionniste d’origine kūfiote installé à Bagdad. Voir al-Dhahabī, Taʾrīkh al-islām, 6 : 183. 14. Al-Zubayr b. Bakkār (m. 256/870), savant médinois qui séjourna à plusieurs reprises à Bagdad et à Samarra. Voir S. Leder, « al-Zubayr b. Bakkār », EI2, s.v. Pratiquement tous les maîtres de cette liste étaient de Bagdad ou s’y étaient installés pour y enseigner. Tous moururent entre 253 et 265/867 et 878. Bien que cette liste ne soit sans doute pas exhaustive, elle suggère que Wakīʿ étudia dans les années 240–250 de l’hégire, c’est-à-dire entre les années 850 et le début des années 870 — ce qui est compatible avec ses fonctions judiciaires subalternes à Bagdad vers 280/893 (voir supra). Wakīʿ put vraisemblablement entendre tous ces maîtres à Bagdad, et rien n’indique qu’il voyagea en quête de science comme beaucoup de ses contemporains. Al-ʿUṣūr al-Wusṭā 32 (2024) Muḥammad b. Khalaf Wakīʿ • 7 Poète, Wakīʿ exprima sa passion pour l’écriture dans les vers suivants (ṭawīl) : Si un matin, les insatiables chercheurs de science désirent la coucher pour l’éternité dans des livres Me voici, prêt à retrousser mes manches et à m’atteler à la tâche ! Mon encrier est mon oreille, et mon cahier, mon cœur 29. Malgré son désir d’éternité, seule une petite fraction de sa production écrite nous est parvenue. Voici la liste de ses œuvres telle que la présente Ibn al-Nadīm 30 : • Akhbār al-quḍāt wa-tārīkhuhum wa-aḥwāluhum, l’ouvrage qui nous est parvenu sur les cadis (voir infra). • Kitāb al-sharīf, qui aurait été l’équivalent d’al-Maʿārif d’Ibn Qutayba (m. 276/889). Cet ouvrage est cité par al-Masʿūdī (m. 345/956) comme un « livre de taʾrīkh et autres akhbār 31 ». • Kitāb al-anwāʾ, « Livre des faveurs » ou « Livre des étoiles », à propos duquel on ne sait rien. • Kitāb al-ghurar, « Livre des lueurs » ou « Livre des commencements », dont on sait juste qu’il comprenait des akhbār. • Kitāb al-musāfir, le « Livre du voyageur », dont on ignore tout. • Kitāb al-ṭarīq, aussi connu sous le nom al-Nawāḥī, qui contenait des récits sur les pays (buldān), les routes (masālik al-ṭarīq) ; l’ouvrage, qui s’apparentait à une littérature géographique bien connue par ailleurs, serait demeuré inachevé. • Kitāb al-ṣarf wa-l-naqd wa-l-sikka, « Livre du change, des espèces et de la frappe monétaire », était vraisemblablement consacré à des questions monétaires et économiques. • Kitāb al-baḥth, « Livre de la recherche », dont le contenu est inconnu. Cette liste montre qu’à la fin du ive/xe siècle, l’œuvre écrite de Wakīʿ était encore préservée en Irak. Al-Khaṭīb ajoute d’autres ouvrages à cette liste 32 : • Kitāb ʿadd āy al-Qurʾān wa-l-ikhtilāf fīhi, « Livre du dénombrement des versets coraniques, et des divergences à ce sujet », qui constituerait ainsi un des plus anciens traités sur la question du nombre de versets dans le Coran et, par conséquent, sur les césures entre versets 33. Al-Khaṭīb cite Ibn Mujāhid (m. 324/936), selon lequel l’ouvrage de Wakīʿ était exhaustif. • al-Ramī wa-l-niḍāl, « Du tir et des compétitions », un traité d’archerie si l’on en juge par le titre. • al-Makāyīl wa-l-mawāzīn, « Des mesures et des poids », un traité sur les poids et mesures. 29. Al-Khaṭīb, Taʾrīkh Madīnat al-salām, 3 : 128 ; Ibn al-Jawzī, al-Muntaẓam, 8 : 15 ; al-Ṣafadī, al-Wāfī bi-l- wafayāt, éd. Aḥmad al-Arnaʾūṭ et Turkī Muṣṭafā (Beyrouth : Dār iḥyāʾ al-turāth al-ʿarabī, 2000), 3 : 37. 30. Ibn al-Nadīm, al-Fihrist, 1 : 353. 31. Al-Masʿūdī, Murūj al-dhahab wa-maʿādin al-jawhar, éd. Charles Pellat (Beyrouth : Manshūrāt al-jāmiʿa al-lubnāniyya, 1965), 1 : 15. 32. Al-Khaṭīb, Taʾrīkh Madīnat al-salām, 3 : 127. 33. Voir A. Spitaler, Die Verszählung des Koran nach islamischer Überlieferung (Munich : C. H. Beck), 1935. 8 • Mathieu tillier Al-ʿUṣūr al-Wusṭā 32 (2024) La liste de ses œuvres permet donc de voir en Wakīʿ un polygraphe qui s’intéressa plus spécifiquement aux sujets suivants : 1. Les institutions et leur histoire : les juges et l’administration judiciaire, la monnaie, les poids et mesures. Il est possible que certains de ces traités aient inclus des aspects techniques (sur la production monétaire par exemple). 2. La géographie, dans le genre des « livres des pays » et des itinéraires. 3. Les sciences religieuses, en particulier le Coran. 4. Un adab destiné à offrir des « humanités » générales, à la manière d’Ibn Qutayba, ou plus spécialisées, notamment dédiées à l’archerie. Sa profession judiciaire laisse supposer que Wakīʿ était de surcroît expert dans le domaine du fiqh — bien qu’il n’ait apparemment pas composé sur le sujet — et qu’il bénéficiait d’une solide formation en sciences religieuses. Al-Dāraquṭnī (m. 385/995) le considérait comme un fin connaisseur du Coran, du fiqh et de la grammaire 34. Nous avons donc affaire à un savant au profil tout à fait classique pour la fin du iiie/ixe et le début du ive/xe siècle, qui n’est pas sans rappeler celui d’Ibn Qutayba — qui fut lui aussi cadi — ou d’al-Ṭabarī. Son influence sur l’historiographie du ive/xe siècle semble avoir été importante. Il eut notamment pour élève Abū al-Faraj al-Iṣfahānī (m. 356/967) 35, qui ne le cite pas moins de 145 fois dans son Kitāb al-aghānī 36. Malgré les qualités que ses biographes reconnaissent à Wakīʿ, plusieurs savants constatèrent dès une époque ancienne qu’un nombre très réduit (nazr) de hadiths étaient transmis d’après lui. La cause en serait, dit-on, sa célèbre absence de rigueur (layn) 37. Ibn Ḥajar, qui constate que les gens se sont abstenus (tawaqqafa ʿanhu) de transmettre d’après lui pour cette même raison, ajoute toutefois que Wakīʿ n’en était pas moins « sincère (ṣadūq) si Dieu le veut » 38. La transmission de ses autres « compositions » (taṣānīf-s) aurait également pâti de cette triste réputation 39. L’œuvre de Wakīʿ aurait ainsi commencé à disparaître prématurément faute d’être recopiée, ce qui expliquerait que seuls ses Akhbār al-quḍāt nous soient parvenus, et encore dans un manuscrit unicum. 1.3. Un mauvais fils L’image que les sources offrent de Wakīʿ est empreinte de paradoxes. Il apparaît comme un bon cadi mais un mauvais politicien ; comme un grand savant mais un piètre transmetteur. D’où vient, en particulier, sa réputation d’avoir manqué de rigueur ? Pourquoi cela affecta-t-il à ce point la transmission d’œuvres dont aucune n’était, semble-t-il, centrée sur le hadith prophétique ? La réponse est suggérée par un récit où al-Tanūkhī le dépeint 34. Al-Dhahabī, Siyar aʿlām al-nubalāʾ, 14 : 237. 35. Ibid., 14 : 237. 36. Recherche effectuée sur la version électronique de l’œuvre dans la base de données al-Maktaba al-shāmila, en recherchant systématiquement les occurrences de « Muḥammad b. Khalaf ». Cf. M. Fleischhammer, Die Quellen des Kitāb al-Aghānī (Wiesbaden : Harrassowitz, 2004), 59–60. 37. Al-Khaṭīb, Taʾrīkh Madīnat al-salām, 3 : 128 ; al-Dhahabī, Siyar aʿlām al-nubalāʾ, 14 : 237. 38. Ibn Ḥajar, Lisān al-Mīzān, 7 : 120. 39. Al-Khaṭīb, Taʾrīkh Madīnat al-salām, 3 : 128 ; al-Dhahabī, Siyar aʿlām al-nubalāʾ, 14 : 237. Al-ʿUṣūr al-Wusṭā 32 (2024) Muḥammad b. Khalaf Wakīʿ • 9 sous les traits d’un mauvais fils qui aurait à jamais perdu sa réputation pour avoir maltraité son père. Pour comprendre l’origine de l’affaire, transportons-nous à la cour abbasside, dans le cénacle du vizir Abū al-Ḥasan b. al-Furāt. Wakīʿ, dont nous avons vu qu’il bénéficiait de la protection de ce vizir, se disputa un jour devant lui avec Abū al-Qāsim al-Juhanī 40, d’après lequel al-Tanūkhī relate l’épisode. Il en résulta une forte inimitié entre les deux hommes. Alors qu’il cherchait le moyen de nuire à Wakīʿ, al-Juhanī apprit que son père, Khalaf, était un pauvre artisan de vile condition sociale (sāqiṭ), et qu’il vivait de la manufacture de coffres ou de boîtes (ṣanādīq) à Bāb al-Ṭāq. Il s’empressa de vérifier l’information et aperçut le vieillard en train de façonner ses boîtes à la main. Poursuivant son enquête, il découvrit que Khalaf était d’une ignorance crasse. Al-Juhanī écrivit alors à une série d’éminents témoins (wujūh al-shuhūd) des deux rives de Bagdad, dont des chérifs appartenant aux familles abbasside et alide, de grands marchands, des secrétaires et des habitants du quartier. Il leur donna rendez-vous dans une large mosquée de Bāb al-Tāq et, devant une foule nombreuse, fit amener Khalaf. Le vieillard arriva tel qu’on était allé le chercher à son atelier, avec ses outils et ses mains sales. Al-Juhanī l’interrogea alors devant les témoins. Il lui fit décliner son identité et confirmer ses liens de parenté avec le cadi Wakīʿ, puis demanda confirmation de ses dires aux cheikhs du quartier. Il s’enquit ensuite auprès du vieillard des raisons de sa pauvreté en dépit de la fortune de son fils. Khalaf expliqua que Wakīʿ l’avait abandonné et l’accabla de ses malédictions. Poursuivant son interrogatoire, al-Juhanī amena le vieillard à admettre qu’il connaissait à peine assez de Coran pour effectuer la prière canonique, qu’il ignorait tout des lectures coraniques, n’avait jamais recueilli le hadith ni transmis de récits (akhbār), de traditions (āthār), d’ādāb ou de poésie ; qu’il ne connaissait ni la grammaire, ni la métrique, ni la logique, bref, qu’il était un inculte complet. Al-Juhanī fit rédiger un procès-verbal (maḥḍar) de l’interrogatoire et fit apposer les souscriptions (khuṭūṭ) des témoins au bas du document, afin, déclara-t-il, que Wakīʿ ne puisse jamais prétendre transmettre quelque récit que ce soit d’après son père, en plaçant des paroles mensongères sous l’autorité de son défunt géniteur. Il fallait, dit-il, se souvenir que Wakīʿ était un homme dépravé, qui avait abandonné son père et se voyait en conséquence déshonoré. Al-Juhanī apporta ensuite le procès-verbal à l’audience du vizir, le gardant dans sa manche pour le présenter au moment opportun. Là, il entama une conversation avec Wakīʿ comme si de rien n’était, jusqu’au moment où ce dernier lui adressa des paroles provocantes. Al-Juhanī s’écria alors : « Vas-tu te taire, fils de l’ignare fabricant de boîtes ? », laissant Wakīʿ comme foudroyé sur place. Al-Juhanī sortit alors le procès-verbal, le tendit au vizir, puis réclama que le père Khalaf soit convoqué pour que le vizir constate de lui-même son état de décrépitude. Le vizir eut beau répondre par un éclat de rire, Wakīʿ ne tomba pas moins dans son estime, une chute qu’al-Juhanī compara à une « apocalypse » (qiyāma) 41. 40. Abū al-Qāsim al-Juhanī exerça comme prévôt des marchés (muḥtasib) à Baṣra et fut notamment le commensal du vizir al-Muhallabī (m. 352/963). C’est sans doute au cénacle de ce dernier qu’il croisa la route du père d’al-Tanūkhī. Al-Dhahabī, Taʾrīkh al-islām wa-wafayāt al-mashāhīr wa-l-aʿlām, éd. Bashshār ʿAwwād Maʿrūf, (Beyrouth : Dār al-gharb al-islāmī, 2003), 8 : 101. 41. Al-Tanūkhī, Nishwār al-muḥāḍara, 2 : 105–7. 10 • Mathieu tillier Al-ʿUṣūr al-Wusṭā 32 (2024) 2. Bagdad dans les Akhbār al-quḍāt Si l’on en croit le récit rapporté par al-Tanūkhī, Muḥammad b. Khalaf Wakīʿ était donc le fils d’un pauvre artisan illettré, et issu d’une famille arabe mais désargentée ; il dut connaître une forte ascension sociale grâce à sa capacité à apprendre 42. Selon toute vraisemblance, il poursuivit un cursus classique à la fin du iiie/ixe et au début du ive/xe siècle, allant de maître en maître et s’initiant, notamment, à la science du hadith, au droit et aux humanités tout en demeurant à Bagdad. Afin de gagner sa vie, il s’engagea dans une carrière judiciaire et gravit peu à peu les échelons de la judicature jusqu’à devenir substitut de cadi, voire cadi en titre. Ses mauvais choix politiques l’empêchèrent sans doute de briguer les postes les plus prestigieux, c’est-à-dire une juridiction de la capitale à part entière, à une époque où la hiérarchie des fonctions judiciaires plaçait Bagdad au centre du système 43. Même s’il fut cadi d’al-Ahwāz — c’est-à-dire une juridiction provinciale de prestige moyen — ses attaches demeuraient avant tout bagdadiennes. La maigre place qu’occupe Bagdad dans ses Akhbār al-quḍāt — ouvrage dans lequel il retrace l’histoire de la judicature islamique à travers les biographies de ses représentants — en est d’autant plus surprenante. L’ouvrage nous est parvenu à travers un manuscrit unicum aujourd’hui perdu et très mal décrit. L’éditeur al-Marāghī se contente d’évoquer un manuscrit conservé à Istanbul, dont l’université égyptienne possédait une reproduction photographique (numérotée 22972). Le manuscrit original comportait 406 pages et était divisé en quatre parties. La première page comportait, toujours selon l’éditeur, « des expressions d’une écriture illisible », suivies de la mention : « Je l’ai lu (ṭālaʿtuhu) et j’en ai sélectionné des passages (ikhtartu minhu). Le pauvre en Dieu le Très-Haut, al-Ḥusayn b. Rāshid Luṭf Allāh, à Bagdad, en l’an 836 44. » S’il s’agit bien d’une marque de lecture, comme nous le supposons, ce manuscrit unicum aurait donc été copié à Bagdad avant 836/1432, mais il n’est pas possible d’en savoir davantage. 2.1. Bagdad marginalisée Les Akhbār al-quḍāt sont structurés de manière géo-chronologique. Après un préambule dans lequel Wakīʿ livre des réflexions générales sur la judicature, ses règles et ses dangers — réflexions appuyées sur des hadiths — ainsi qu’une série de khabar-s sur les tout débuts de l’institution judiciaire en Islam à l’époque du Prophète et des quatre premiers souverains médinois, il s’intéresse à une série de métropoles dont il retrace tour à tour la succession des cadis jusqu’à son époque, en s’attardant sur leurs carrières et leurs décisions à la manière d’un dictionnaire biographique. Pour ne mentionner que les principales villes dont il traite, il déroule la liste des cadis de Médine jusqu’à l’an 301/913 révolu 45, de ceux de Baṣra et 42. Un tel type d’ascension par le savoir est notamment mis en exergue à propos d’Abū Yūsuf (m. 182/798), grand cadi un siècle plus tôt. Al-Saymarī, Akhbār Abī Ḥanīfa wa-aṣḥābihi (Beyrouth : ʿĀlam al-kutub, 1985), 99 ; Ibn Khallikān, Wafayāt al-aʿyān, 6 : 380. Voir G. Makdisi, The Rise of Colleges. Institution of Learning in Islam and the West (Édimbourg : Edinburgh University Press, 1981), 180. 43. Voir M. Tillier, Les cadis d’Iraq, 340–54. 44. Al-Marāghī, introduction à Wakīʿ, Akhbār al-quḍāt, 1 : 1 + ن (page non numérotée). 45. Wakīʿ, Akhbār al-quḍāt, 1 : 261 Al-ʿUṣūr al-Wusṭā 32 (2024) Muḥammad b. Khalaf Wakīʿ • 11 de Kūfa jusqu’aux environs de 300/912–913 46, et de ceux de Bagdad jusqu’aux années 283–301/896–913 47. La manière dont Wakīʿ aborde la judicature se distingue très nettement de celle qu’adopte, par exemple, al-Kindī (m. 350/961) quelques décennies plus tard à propos de la judicature égyptienne. Wakīʿ se positionne en savant et traditionniste. Dès son introduction, il annonce s’intéresser de près à la transmission du hadith par les anciens cadis, ainsi qu’au fiqh élaboré par ces derniers et à leurs jugements 48. De la sorte, Wakīʿ inscrit son ouvrage dans l’histoire du droit et de la pensée savante, à la différence d’al-Kindī qui, sans négliger les jugements et le droit, est beaucoup plus intéressé que Wakīʿ par l’organisation administrative de l’institution 49. La chronologie évoquée ci-dessus suggère que l’auteur acheva son ouvrage en 301/913 ou peu après, et qu’il le rédigea au cours des mois ou des années précédentes, parallèlement à l’exercice de ses fonctions judiciaires. L’ouvrage relève donc d’une historiographie composée après le retour du califat à Bagdad, et est strictement contemporain du Taʾrīkh d’al-Ṭabarī, qui s’arrête pour sa part en 302/915 50. Le tropisme de Wakīʿ est nettement irakien et, dans une moindre mesure, médinois (graph. 1). Graph. 1. Représentation des provinces dans les Akhbār al-quḍāt (en proportion du nombre de pages) 46. Ibid., 2 : 183 ; 3 : 199. 47. 283/896 pour al-Sharqiyya (Ibid., 3 : 303) ; 296/908–909 révolu pour Madīnat al-Manṣūr (Ibid., 285) ; 301/913 pour la rive orientale (Ibid., 282). 48. Ibid., 1 : 5. 49. Voir M. Tillier, L’invention du cadi. La justice des musulmans, des juifs et des chrétiens aux premiers siècles de l’Islam (Paris : Publications de la Sorbonne, 2017), 155–56. 50. Voir Yāqūt, Muʿjam al-udabāʾ. Irshād al-arīb ilā maʿrifat al-adīb, éd. Iḥsān ʿ Abbās (Beyrouth : Dār al-gharb al-islāmī, 1993), 6 : 2443–44 ; F. Rosenthal, « The Life and Works of al-Ṭabarī », 5–134, 133. 12 • Mathieu tillier Al-ʿUṣūr al-Wusṭā 32 (2024) Au sein même de l’espace irakien, toutes les métropoles ne sont pas représentées dans les mêmes proportions. Sur 796 pages consacrées à l’Irak, 55 % reviennent à Kūfa, 36 % à Baṣra, et Wāsiṭ est pratiquement ignorée. Quant à Bagdad, elle ne représente que 8 % des pages consacrées à l’Irak, soit 6 % de l’ensemble de l’ouvrage. Graph. 2. Représentation des métropoles irakiennes dans les Akhbār al-quḍāt (en proportion du nombre de pages) La faible place de Bagdad pourrait en partie s’expliquer par son apparition tardive dans l’histoire de la judicature (à partir de 145/762), alors que Wakīʿ consacre une partie conséquente de son ouvrage à l’époque omeyyade et aux premiers développements de l’institution judiciaire. Cependant, même si l’on ne considère que la période abbasside, les villes de Kūfa et de Baṣra font l’objet d’un traitement beaucoup plus approfondi que Bagdad — a fortiori si l’on considère que Bagdad fut rapidement divisée en trois districts judiciaires 51 et que Wakīʿ traite aussi, dans les mêmes pages, de la judicature suprême — celle du grand cadi (qāḍī al-quḍāt). 2.2. Bagdad méprisée ? Le tournant de la miḥna Bagdad fait l’objet d’un survol assez surprenant, à la fin de l’ouvrage de Wakīʿ, quand le lecteur est désormais habitué à de longs développements sur les grandes métropoles irakiennes 52. L’auteur, qui procède toujours de manière chronologique, ne distingue pas dans un premier temps les divisions internes de Bagdad puisqu’il n’y avait, lors des années qui suivirent sa fondation, qu’un seul cadi dans la capitale – tout comme dans les autres 51. M. Tillier, Les cadis d’Iraq, 289–92. 52. Wakīʿ, Akhbār al-quḍāt, 3 : 241–303. Al-ʿUṣūr al-Wusṭā 32 (2024) Muḥammad b. Khalaf Wakīʿ • 13 métropoles. Ce n’est qu’à partir du calife al-Hādī (r. 169–170/785–786) et du mandat d’Abū Yūsuf sur la partie ouest de la capitale (al-jānib al-gharbī), qu’il commence à évoquer la séparation des deux rives de Bagdad 53. Wakīʿ s’attarde sur la rive occidentale le temps de quelques pages, mais traverse très vite le fleuve pour évoquer la rive orientale (al-jānib al-sharqī) 54. Il continue de retracer l’histoire de ses cadis sans toujours signaler au lecteur qu’il se trouve encore du côté oriental. Après une vingtaine de pages, Wakīʿ revient à la rive ouest dans une section qu’il intitule akhbār quḍāt al-jānib al-gharbī min Madīnat al-salām (« histoire des cadis de la rive occidentale de Madīnat al-salām ») 55. La section s’ouvre sur Madīnat al-Manṣūr, c’est-à-dire le district de la « ville ronde », et revient sur les tout premiers cadis de Bagdad, à chacun desquels l’auteur consacre un court paragraphe 56. Il passe ensuite au district d’al-Sharqiyya, sur la rive ouest du Tigre, pour lequel il procède de la même manière 57. Il traite à nouveau de ce district dans un addendum comportant une liste des cadis d’al-Sharqiyya 58. Wakīʿ termine enfin sur les grands cadis « de Samarra et de Bagdad », dont il offre un bref aperçu depuis Abū Yūsuf, avant de passer très vite à Aḥmad b. Abī Duʾād (m. 240/854), auquel il consacre de plus longs développements, évoquant par exemple ses relations avec le calife al-Maʾmūn (r. 198–218/813–833), le rôle du grand cadi dans le procès d’al-Afshīn (m. 226/841), puis le relais pris par son fils à la tête de la judicature suprême 59. La section s’achève sur un bref résumé du parcours des derniers grands cadis que l’auteur a connus 60. Deux autres addenda ajoutent plus loin une liste de grands cadis, puis une liste des cadis de Bagdad 61. De manière générale, les biographies tendent à se raccourcir à partir du règne d’al-Muʿtaṣim (r. 218–227/833–842), tandis que les isnād-s disparaissent souvent au profit d’un simple balaghanī (« j’ai appris »). Le caractère quelque peu fouillis des 62 pages consacrées à Bagdad, qui transportent le lecteur de manière intempestive d’une rive à l’autre tout en abusant des anachronies narratives, est en partie dû à la complexité du système judiciaire bagdadien. Mais telle n’est sans doute pas l’unique raison. Wakīʿ, nous l’avons dit, se pose dans son œuvre en savant traditionniste, ce qui ressort à propos de Bagdad dont la section dans son entier s’intitule dhikr quḍāt Baghdād wa-akhbārihim wa-man rawā al-ḥadīth minhum (« Des cadis de Bagdad, de leurs histoires, et de ceux d’entre eux qui rapportèrent le hadith »). La concision du chapitre signifierait-elle, de manière implicite, que les cadis de Bagdad se distinguèrent peu par leurs activités de traditionnistes ? 53. Ibid., 254. 54. Ibid., 264. 55. Ibid., 282. 56. Ibid., 282–85. 57. Ibid., 285–94. Le district d’al-Sharqiyya correspond au quartier qui se développa à l’est et au sud-est de Madīnat al-Manṣūr. Voir M. Tillier, Les cadis d’Iraq, 291. 58. Wakīʿ, Akhbār al-quḍāt, 3 : 323–24. 59. Sur Aḥmad b. Abī Duʾād, voir M. Tillier, Les cadis d’Iraq, 448–54 ; sur al-Afshīn, voir W. Barthold et H. A. R. Gibb, « al-Afshīn », EI2, s.v. 60. Wakīʿ, Akhbār al-quḍāt, 3 : 294–303. 61. Ibid., 324, 326. 14 • Mathieu tillier Al-ʿUṣūr al-Wusṭā 32 (2024) Le laconisme croissant de Wakīʿ, à mesure qu’il se rapproche de sa propre époque, comme la disparition des isnād-s, n’a rien d’original : il en va à peu près de même dans la chronique d’al-Ṭabarī 62. D’une part, l’auteur se considère comme lui-même témoin de son époque — ce qui dispense d’isnād-s — et par ailleurs, il estime selon toute vraisemblance que cette dernière a moins à offrir en termes d’exemplarité que le temps des illustres prédécesseurs. Telles ne sont point cependant les seules raisons du peu de place que Wakīʿ consacre à Bagdad. Chose peu commune dans son œuvre, Wakīʿ finit par expliciter sa position vis-à-vis d’un des grands cadis les plus emblématiques du iiie/ixe siècle, Aḥmad b. Abī Duʾād. Laissons-lui la parole : Puis Aḥmad b. Abī Duʾād b. Jarīr al-Iyādī exerça la fonction de grand cadi pour al-Muʿtaṣim, al-Wāthiq et pendant une partie du règne d’al-Mutawakkil. Il mettait les gens à l’épreuve au sujet du Coran, frappait et tuait à ce propos, et corrompit (afsada) les califes de l’époque en matière de doctrine (madhhab) 63. De fait, Wakīʿ s’étend plus sur ce grand cadi que sur aucun autre. Le portrait qu’il brosse de lui est tout aussi négatif que ses quelques mots d’introduction. Un khabar suggère qu’il trahit les Abbassides en cachant à Bagdad l’émir omeyyade d’al-Andalus 64. Son fils Abū al-Walīd, qui le remplaça quand il se retrouva paralysé à la suite d’une attaque cérébrale, est dépeint sous le jour du pire des avares 65. Aux yeux de Wakīʿ, Ibn Abī Duʾād apparaît comme le grand responsable de la miḥna, dont il tente d’exonérer les califes abbassides. C’est à cette « inquisition » qu’il fait bien entendu allusion lorsqu’il parle de mise à l’épreuve à propos du Coran, de coups et de meurtres, et de corruption doctrinale des califes. L’histoire de la miḥna est bien connue : quatre mois avant sa mort, le calife al-Maʾmūn ordonna d’interroger les savants et les témoins sur leur adhésion à un dogme théologique selon lequel le Coran était créé par Dieu ; les cadis devaient rejeter le témoignage de quiconque refusait d’y adhérer. Ce dogme, qui reposait sur une interprétation rationnelle et non sur les textes sacrés (Coran, hadith), était rejeté en bloc par un grand nombre de savants, tout particulièrement les traditionalistes 66, dont certains furent emprisonnés, voire torturés — le plus célèbre d’entre eux étant Aḥmad b. Ḥanbal (m. 241/855). Après la mort d’al-Maʾmūn, son frère al-Muʿtaṣim, puis al-Wāthiq (r. 227–232/842–847), poursuivirent la miḥna, voire la renforcèrent, et il fallut attendre al-Mutawakkil (r. 232–247/847–861) pour qu’un calife décide d’y mettre fin 67. 62. Cf. A. Borrut, Entre mémoire et pouvoir, 100–101. 63. Wakīʿ, Akhbār al-quḍāt, 3 : 294. 64. Ibid., 298. 65. Ibid., 302. 66. Alors que les simples « traditionnistes » sont des savants spécialisés dans la transmission du hadith (muḥaddithūn), le terme « traditionaliste » désigne ici les « partisans du hadith » (aṣḥāb al-ḥadīth), qui rejettent la spéculation rationnelle au profit d’une lecture littérale des textes sacrés, dans lesquels ils incluent la tradition prophétique. Voir Ch. Melchert, The Formation of the Sunni Schools of Law, 9th–10th Centuries CE (Leyde : Brill, 1997), 1–2. 67. Sur la miḥna, voir F. Jadʿān, al-Miḥna. Baḥth fī jadaliyyat al-dīnī wa-l-siyāsī fī al-islām (Amman : Dār Al-ʿUṣūr al-Wusṭā 32 (2024) Muḥammad b. Khalaf Wakīʿ • 15 Ibn Abī Duʾād s’affirma de fait comme l’un des plus puissants hommes de l’État abbasside sous al-Muʿtaṣim et al-Wāthiq, allant jusqu’à occulter les vizirs de l’époque 68. Il joua un rôle majeur dans la miḥna et apparaît aux côtés du calife, tel un grand inquisiteur, dès les premiers récits des interrogatoires subis par Ibn Ḥanbal 69. Les califes al-Muʿtaṣim et al-Wāthiq n’en représentent pas moins des acteurs de premier plan dans les procès d’Ibn Ḥanbal et de l’autre grande figure de la miḥna, Aḥmad b. Naṣr al-Khuzāʿī (m. 231/846) 70. Al-Wāthiq aurait même exécuté le second de sa propre main 71. Ce sont ces califes qui, dans les récits qui nous sont parvenus, « décident de la culpabilité et de la sentence », et plus généralement « définissent le domaine de l’orthodoxie » 72. Pourtant, obnubilé par Ibn Abī Duʾād, Wakīʿ accomplit même le tour de force de réhabiliter al-Wāthiq, autrement considéré par l’historiographie islamique comme le calife le plus acharné contre les traditionalistes et le plus aveugle à l’orthodoxie – au point qu’un lézard, dit-on, vint dévorer les yeux de sa dépouille mortuaire, symbole tant de son aveuglement que de sa condamnation à être privé de la vision divine 73. Al-Wāthiq, raconte Wakīʿ, aurait changé d’avis sur Ibn Abī Duʾād au cours de son règne, aurait libéré les savants arrêtés pendant la miḥna, et fait exposer à la foule les partisans d’Ibn Abī Duʾād 74. L’auteur est le seul, à notre connaissance, à faire ainsi anticiper par al-Wāthiq la politique plus tard mise en œuvre par al-Mutawakkil. L’histoire des cadis de Bagdad culmine donc, chez Wakīʿ, avec l’anti-modèle absolu que représentait Ibn Abī Duʾād, qui pendant des années orienta en sous-main la politique religieuse des califes abbassides, les poussant dans l’hétérodoxie et reléguant dans l’ombre le vizir. Telle est la Bagdad que notre auteur dépeint : un enchevêtrement complexe de juridictions tenues par des cadis sans grande envergure, peu versés dans la science du hadith, finissant par « corrompre » le califat et par le plonger dans les ténèbres de l’hétérodoxie. al-shurūq, 1989) ; J. A. Nawas, « A Reexamination of Three Current Explanations for al-Maʾmun’s Introduction of the Miḥna », International Journal of Middle East Studies 26 (1994) : 615–29 ; idem, « The Miḥna of 218 A.H./833 A.D. Revisited: An Empirical Study », Journal of the American Oriental Society 116 (1996) : 698–708 ; J. P. Turner, Inquisition in Early Islam. The Competition for Political and Religious Authority in the Abbasid Empire (Londres : I.B. Tauris, 2013) ; C. Melchert, « Religious Policies of the Caliphs from al-Mutawakkil to al-Muqtadir, A.H. 232–295/A.D. 847–908 », Islamic Law and Society 3 (1996), 321–30. 68. Voir M. Tillier, Les cadis d’Iraq, 453. 69. Voir par exemple Ḥanbal b. Isḥāq, Dhikr miḥnat al-imām Aḥmad b. Ḥanbal, éd. Muḥammad Naghash (s.l. : s.n., 1983), 39, 43, 58 ; Ṣāliḥ b. Aḥmad b. Ḥanbal, Sīrat al-imām Aḥmad b. Ḥanbal, éd. Fuʾād ʿAbd al-Munʿim Aḥmad (Riyad : Dār al-salaf, 1995), 53, 59, 60. 70. Voir Kh.-D. al-Ziriklī, al-Aʿlām, 1 : 264. 71. Voir J. P. Turner, Inquisition in Early Islam, 86–117. 72. Ibid., 115. 73. Voir par exemple al-Kindī, Akhbār quḍāt Miṣr, dans The Governors and Judges of Egypt, éd. R. Guest, 299–476 (Leyde : Brill, 1912), 451 (trad. M. Tillier, dans al-Kindī, Histoire des cadis égyptiens [Le Caire : Institut français d’archéologie orientale, 2012], 226) ; al-Tanūkhī, Nishwār al-muḥāḍara, 2 : 73–74. Cf. T. El Hibri, Reinterpreting Islamic Historiography, 111, 124 ; idem, « The Image of the Caliph al-Wāthiq: A Riddle of Religious and Historical Significance », Quaderni di Studi Arabi 19 (2001) : 41–60, en part. 58. 74. Wakīʿ, Akhbār al-quḍāt, 3 : 300. 16 • Mathieu tillier Al-ʿUṣūr al-Wusṭā 32 (2024) Conclusion Le modèle d’une rupture historiographique en lien avec le déménagement de la capitale abbasside en 279/892, mis en avant par Antoine Borrut, s’applique à un genre littéraire particulier, celui de la chronographie, notamment chez un historien comme al-Ṭabarī. D’autres genres, moins focalisés sur le califat, recourent à des paradigmes différents. Dans ses Akhbār al-quḍāt, composés comme la chronique d’al-Ṭabarī après le retour du pouvoir à Bagdad, Wakīʿ s’interroge moins sur la centralité bagdadienne — qui au fond n’est pour lui qu’un leurre — que sur l’articulation du dogme à la politique. La représentation qu’il offre de l’espace se distingue en conséquence de celle de son célèbre contemporain, en évacuant le tropisme bagdadien. Le iiie/ixe siècle se caractérisa par l’éclosion d’une manière sunnite de penser, articulée autour de nouveaux fondements : le hadith prophétique d’un côté, qui l’emportait de plus en plus sur les anciennes traditions, et les courants juridiques qui se structuraient autour de grandes sommes et autres manuels de droit. Cette révolution épistémologique provoqua un changement de paradigme. Comme al-Ṭabarī, Wakīʿ appartenait à une élite savante férue de ces savoirs nouveaux, grâce auxquels elle pouvait revendiquer une autorité dogmatique et prétendre définir une forme d’orthodoxie. Le sobriquet de « Wakīʿ » fait peut-être allusion à sa propre formation de traditionniste, en évoquant le nom du plus célèbre de ses homonymes, Wakīʿ b. al-Jarrāḥ (m. c. 197/812) — qu’il s’agisse d’un sobriquet flatteur ou au contraire ironique 75. Aux yeux de Wakīʿ, l’histoire de la judicature est avant tout celle des cadis de Baṣra et de Kūfa, qui font figure de modèles dont doivent s’inspirer les cadis de son époque. Ses juges se caractérisent, notamment, par leur implication dans le développement des procédures, et dans la formation d’une justice islamique qui entend se détacher des pressions politiques pour se placer sous la seule autorité de Dieu 76. Tous les cadis des anciens temps ne sont pas exempts de défauts, mais tous participent à la construction dynamique d’un appareil judiciaire fondé sur un système normatif légitime. L’exemplarité est baṣrienne et kūfiote. Elle n’est pas bagdadienne. Au contraire, du point de vue de l’histoire de la justice, Bagdad est secondaire, voire pire, un anti-modèle. Le moment de rupture vers lequel Wakīʿ pointe le doigt n’est pas le retour à Bagdad, dont la place est réduite à la portion congrue dans l’histoire qu’il conte à ses lecteurs, mais la miḥna qui, par l’intermédiaire de la figure honnie d’Ibn Abī Duʾād, brisa le lien de confiance tacite que les musulmans entretenaient avec leurs cadis. La miḥna constitue, plus largement, le traumatisme sur la base duquel le milieu des savants traditionalistes parvint à s’unifier contre un ennemi commun — le califat tombé dans l’hétérodoxie. Cette crise fut si violente qu’elle nécessita, quelque temps plus tard, une relecture de l’histoire. Khalīfa b. Khayyāṭ (m. 240/854), l’auteur de la plus ancienne chronique arabe à nous être parvenue, était formé en sciences du hadith et pourrait avoir été proche du courant traditionaliste 77. 75. Sur ce personnage, voir M. Tillier & N. Vanthieghem, « Une œuvre inconnue de Wakīʿ b. al-Ǧarrāḥ et sa transmission en Égypte au iiie/ixe siècle », Arabica 65 (2018) : 674–700. 76. Cf. M. Tillier, « Judicial Authority and Qāḍīs’ Autonomy under the Abbasids », al-Masāq 26 (2014), 127–30. 77. Sur le courant religieux de Khalīfa b. Khayyāṭ, voir t. Anderson, Early Sunnī Historiography, 80–89. Al-ʿUṣūr al-Wusṭā 32 (2024) Muḥammad b. Khalaf Wakīʿ • 17 Il écrivit son œuvre en pleine miḥna et, pour peu qu’il ait pu prendre du recul par rapport à cette politique et entrevoir ses implications sur le long terme, ne pouvait l’évoquer sans se mettre en danger. C’est pourquoi la miḥna est absente de son œuvre telle qu’elle fut transmise à son époque 78. En revanche, quelques décennies plus tard, al-Ṭabarī l’évoque avec force détails, au point que cette confrontation entre oulémas et pouvoir peut apparaître comme une clé d’interprétation de toute son œuvre historique : il tisse sa Chronique sur le canevas d’une confrontation perpétuelle entre « les prophètes et les rois 79 ». Pour Wakīʿ, Bagdad ne symbolisait rien moins que l’alliance délétère entre savants et juristes « vendus » et un pouvoir dont, à l’instar de ses pairs, il ne reconnaissait plus l’autorité religieuse. La figure de Wakīʿ n’en demeure pas moins ambiguë dans les récits qui nous sont parvenus sur son compte, puisqu’il n’aurait pas lui-même exemplifié le savant fuyant le pouvoir — à l’instar de son homonyme Wakīʿ b. al-Jarrāḥ, célèbre pour avoir refusé d’être cadi 80 — mais aurait au contraire apprécié la fréquentation des grands et participé, sans grand succès, à la vie politique. Wakīʿ marginalisa donc Bagdad dans son œuvre ; Bagdad, de son côté, marginalisa Wakīʿ. On ignore bien sûr dans quel ordre ces deux exclusions en miroir se produisirent. Toujours est-il que le récit d’al-Tanūkhī illustre l’ironie du destin de notre auteur. Celui-ci déniait à Bagdad toute exemplarité judiciaire ; les plus hauts témoins de Bagdad attestèrent, de leur côté, son manque de fiabilité. Comment accorder sa confiance, en effet, à un mauvais fils, qui ne rendait pas à ses ascendants l’honneur qu’il leur devait ? Le sobriquet « Wakīʿ », dont nous avons vu tantôt qu’il évoquait peut-être le célèbre traditionniste Wakīʿ b. al-Jarrāḥ, signifie « fort », « solide » (quand appliqué à un sac), « attentif » (pour un esprit), mais aussi « vil, méprisable, méprisé 81 ». Comment les hommes du ive/xe siècle l’entendaient-ils ? L’historiette rapportée par al-Tanūkhī pourrait, certes, avoir été inventée par un cadi d’al- Ahwāz (al-Tanūkhī lui-même) désireux, pour une raison inconnue, de nuire à l’un de ses illustres prédécesseurs. Aussi ne peut-on exclure que la damnatio memoriae de Wakīʿ ne soit en réalité née à la fin du ive/xe siècle, et n’ait point pour cause un événement qui serait advenu de son vivant, mais une calomnie brodée de toute pièce. Il n’en demeure pas moins que Bagdad rendit à Wakīʿ le mépris qu’il lui vouait, un mépris qui colora jusqu’au sobriquet par lequel l’auteur passa à la postérité. 78. Ibid., 278. 79. T. Khalidi, Arabic Historical Thought in the Classical Period (Cambridge : Cambridge University Press, 1994), 79. 80. M. Tillier, Les cadis d’Iraq, 656. 81. A. de B. Kazimirski, Dictionnaire arabe-français (Paris : Maisonneuve, 1860), 2 : 1598. 18 • Mathieu tillier Al-ʿUṣūr al-Wusṭā 32 (2024) Bibliographie Sources al-Dhahabī. Siyar aʿlām al-nubalāʾ. Édité par Shuʿayb al-Arnaʾūṭ. 25 vol. Beyrouth : Muʾassasat al-risāla, 1985. – – –. Taʾrīkh al-islām wa-wafayāt al-mashāhīr wa-l-aʿlām. Édité par Bashshār ʿ Awwād Maʿrūf. 17 vol. Beyrouth : Dār al-gharb al-islāmī, 2003. al-Hamadhānī. 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