La Chrétienté à la fin du IIIe s. et Porphyre DEMAROLLE, JEANNE-MARIE Greek, Roman and Byzantine Studies; Spring 1971; 12, 1; ProQuest pg. 49 La Chretiente a la fin du IIIe s. et Porphyre Mme leanne-Marie Demarolle SI LE TRAITE Contre les Chrftiens, ecrit par Ie disciple de Plotin vers 270 ou 271,1 offre un interet remarquable, etant donne la per­ sonnalite philosophique de son auteur, pour l' etude du conflit doctrinal entre 1'hellenisme et Ie christianisme, il presente aussi un interet certain - bien que cet aspect du temoignage du polemiste paien soit moins etudie2 - pour l' etude de la vie chretienne a la fin du nr siecle. En 1'etat actuel des textes,3 les fragments du Contre les Chrt?tiens apportent une contribution a la connaissance du christianisme a la veille du triomphe de 1'Eglise :41a force de la communaute chretienne, les categories entre lesquelles se repartissent ses membres, la hierar­ chie du sacerdoce, tels sont les traits qui retiennent particulierement l'attention du polemiste. I A lire Ie philosophe neo-platonicien - et ce n'est pas la conclusion qu'il souhaitait vraisemblablement inspirer! -la communaute chre­ tienne donne une impression de force, tant par Ie nombre des adeptes de la nouvelle religion que par sa richesse. Le nombre des chretiens, c' est la un theme qui se retrouve dans divers passages du Contre les Chretiens. Parlant a deux reprises des victimes des persecutions de 1 A. Cameron, "The Date of Porphyry's Ka-ra XptCTLavwv," CQ 17 (1967) 382-84. 2 Voir surtout: P. de Labriolle, La reaction paienne (Paris 1934), et M. W. Anastos, "Por­ phyry's Attack on the Bible" in The Classical Tradition, Literary and Historical Studies in Honor of H. Caplan (Ithaca 1966) 421-51, ainsi que P. Benoit, "Un adversaire du christianisme au I1Ie s.," RBibl 54 (1947) 543-72. 3 II n'existe pas d'edition franc;:aise du Contre les Chretiens. Les references se rapportent au repertoire edite en 1916 par A. von Harnack pour les AbhBerlin: Porphyrius, "Gegen die Christen," 15 Bucher, Zeugnisse, Fragmente u. Reftrate. Les divers fragments recueillis depuis ne concernent pas directement la vie de la chretiente du IlIe s. 'Nous avons volontairement laisse en dehors de notre analyse l'etude des sacrements, des lieux de cuIte, du role des femmes chretiennes. 4-G.R.B.S. 49 50 LA CHRETIENTE A LA FIN DU me S. ET PORPHYRE Dece en 250 et de Valerien en 258, dont Ie souvenir est tout proche, Porphyre use de termes mettant l' accent sur la quantite: "d' autres par milliers,"5 "une foule de personnes,"6 "un grand nombre."7 Porphyre cherchait surtout a montrer la violence des persecutions, mais ses re­ marques ne laissent pas de doute sur la diffusion de la foi: la poignee de fide1es promis a une prochaine disparition, que campait Ce1se dans Ie Discours Vrai 8 un siecle auparavant, n'aurait pas ete en mesure de fournir des victimes "par milliers" aux grandes persecutions du IIIe S.9 D' autres remarques de Porphyre mettent pleinement en lumiere l'universalite du christianisme, et e1les ne sauraient etre entachees de la suspicion que pourraient susciter les affirmations des ecrivains chretiens du meme siecle.10 Le philosophe neo-platonicien analyse, avec queUe irritation, cette Resurrection devenue "partout, un lieu commun de to us les entretiens."ll Voulant prendre en defaut Ie mes­ sage du Christ, qui annon<;ait la fin du monde des que l'univers entier aurait ete evangelise, Porphyre indique aussi de fa<;on tres explicite: "Voici que la terre entiere a fait l' epreuve de l' evangile, que toutes les parties et les coins les plus recules du monde habite ont re<;u l' evan­ gile ... "12 Si Porphyre ne se prononce pas sur Ie degre effectif de christianisation, il est clair que pour lui Ie christianisme est partout - 7Tavraxov, 7Taca rijc OlKOVfL€VT}C PVfL7J, et surtout qu'il a atteint leslimites d d . I "\ I I "\ P '1 ' I u mon e romron - n'PfLOVEC 01\0£, KOCfLOV 7TEpaTa Ol\a. ense-t-l a a Bretagne, aux eglises etablies en Mesopotamie vers 250,13 au siege episcopal de Ctesiphon de Seleucie, occupe par Papabar Aggai dans Ie dernier quart du IIt S.,14 a la predication de Pantene d' Alexandrie en lnde des la fin du II" S. ?15 Le traite de Porphyre per met ainsi de mesu- II Macar. 4.4, Harnack nO 36: IDot /LVptot. 8 Macar. 4.4, Harnack nO 36: 7TAfi8oc av8pwv. 7 Macar. 2.14, Harnack n° 64: 7ToMovc. Porphyre parle aussi du nombre des Chretiens dans Ia Vie de Plotin (Vit.Plot. 16). 80rigen. c.Cels. 8.69. D Le temoignage de Porphyre va dans Ie meme sens que celui d'Eusebe de Cesaree. 10 Origen. Prine. 4.11. 11 Macar. 2.14, Harnack nO 64: 7T£p! rijc avacTac£wc au-rov rijc 7Tavraxov 8pvAop-'VTJc. 12 Macar. 4.3, Harnack nO 13: 7Taca rijc OlKOV/L~C ptJ/L'T} TOV £~ayy£Atov T1Jv 7T£Lpav EX£t, Ka! TEPfLOV£C OAOt Ka~ KOcfLOV 7TEpaTa TO £~ayyEAtOV OAa KaTEXOVCt .•• 13 Eus. Hist.Eccl. 7.5. 14 A. von Harnack, Mission und Ausbreitung des Christentums in den ersten drei ]ahrhunder. ten' (Leipzig 1924) 11.123. 15 Eus. Hist.Eccl. 5.10. MME J.-M. DEMAROLLE 51 rer pleinement Ie chemin accompli au cours du IIr s., depuis Ie temps ou Celse se gaussait "des quelques chretiens errants et caches."16 Quant aux origines sociales des chretiens, lorsque Ie polemiste paien aborde ce probleme, c'est pour mettre I'accent sur la richesse de I'Eglise et des fideles. Alors que pour Celse, les chretiens ne se recru­ taient que dans Ies couches inferieures de la population,!7 Porphyre ne decoche aucun trait meprisant a l' egard du recrutement social des adeptes chretiens. Ce n' est peut-etre pas pur hasard de sa part! II ne s'est pas prive d'insister sur les mod estes origines des Apotres et des temoins de la Resurrection tels que Marie-Madeleine, yvvry XVDatoc, et une autre Marie, yvvatov KWJLYJTLKbV.18 II est possible que ce silence cache une certaine gene devant les progres du christianisme dans les couches superieures de la societe. Lorsque Porphyre rompt ce silence, c'est justement pour s'indigner de la conversion de femmes de noble naissance, yvvatKEc Ei)CX~JLOVEc.19 Sa discretion a regard d'un lieu com­ mun des polemistes paiens n' est done pas fortuite. II est probable aussi que les calomnies reiterees de Porphyre envers la cupidite des Apotres 20 sont une transposition des malversations auxquelles se livraient certains eveques de son temps. La condamnation du celebre eve que d' Antioche, Paul de Samosate,21 precede de peu la redaction du Contre les Chretiens. Notons enfin que Porphyre ne parle d'aucune dissension en milieu chretien, n' envisage a aucun moment Ie point de vue des sectes here­ tiques; ceci est d' aut ant plus curieux qu'il a insiste sur les divisions du christianisme des les origines et qu'il a mis en relief la querelle qui aurait oppose Paul et Pierre a Antioche ;22 de meme ne perce chez Porphyre aucune allusion a des controverses perpetuelles entre les chretiens et les ]uifs, comme c'etait Ie cas chez Celse.23 Nombreuse et puissante, ainsi apparait la communaute chretienne qui se profile derriere les attaques du Contre les Chretiens. A la difference de Celse encore, Porphyre comprend que la chre­ tiente n' est pas seulement formee d'une juxtaposition d' adeptes in- 16 Origen. c.Cels. 8.69. 17 Origen. c.Cds. 3.55. 18 Macar. 2.14, Harnack nO 64. 19 Macar. 3.5, Harnack n° 58. 20 Hieron. Tract. de psalmo LXXXI, Harnack nO 4. 21 Eus. Hist.Eccl. 7.30. 22 Hieron. Ep.1l2.6.11, Harnack nO 2I. 23 Origen. c.Cels. 4.23. 52 LA CI-IRETIENTE A LA FIN DU me S. ET PORPHYRE dividuellement convertis, mais qu' e1le constitue une communaute hierarchisee. En eilet, Porphyre n'ignore pas la distinction fonda­ mentale entre les £lc TO rijc T£A£L~C£WC '1Tpo{3&.V'T£C f.l,VCri}PLOV, Til S' &pvla TWV l7"L KarYJXOVf.I,/VWV tnr&.px££ TO t5.8pOLCf.I,a, a'1Ta'\4i T/WC TPf.­ t/>6f.1,£vov SLSaCiCaAlac y&..\aK"TL. 2S Origen. c.Cels. 1.9 et In Ierem.homil. 18.8. 26 Macar. 4.10, Harnack nO 87. Kal '\oVTp6v. 28 Cyril. Hier. Catech. 3.4: T£'\£lav lXf.L -ri}v X&.PLV ••• 28 Ps.-Dionys. De eccl.hierar. 4.3: MVCri}PLOV Tf.'\f.rijC f.l,Vpov ••• (applique a la confirmation). 30 op.cit. (supra n.2) 283 n.5. 31 Macar. 4.19, Harnack nO 88. MME J.-M. DEMAROLLE 53 etre sur Ie modele de celles usitees dans les mysteres paiens32- recouvrant a la fois Ie bapteme, la confirmation par l' eveque et, immediatement apres, la communion eucharistique. Cet ensemble sanctionnait l' entree dans I'Eglise et pourrait correspondre a !'initia­ tion chretienne telle que Porphyre la presente. Le ternoignage de Porphyre confirrne aussi l'irnportance prise par l' organisation d'un enseignement chretien, enseignement rendu neces­ saire par l' afflux des candidats au bapteme au cours du lIt s. Ainsi etait donnee une formation doctrinale par laquelle on amenait Ie futur baptise a prendre conscience de sa vraie foi et a l' approfondir. L' expression