Woerther ————— Greek, Roman, and Byzantine Studies 51 (2011) 435–460 2011 Frédérique Woerther La materia de la rhétorique d’après Hermagoras de Temnos Frédérique Woerther E LA DOCTRINE ENSEIGNÉE par Hermagoras de Temnos, rhéteur grec de la seconde moitié du IIe s. av. J.-C.,1 seuls des témoignages indirects ont été con- servés. Les plus anciens, qui sont aussi les moins incomplets que la tradition nous ait transmis, proviennent de Cicéron (Ier s. av. J.-C.) et de Quintilien (Ier s. ap. J.-C.).2 Les relations d’autres auteurs, postérieurs (Sextus Empiricus, Augustin, Consultus Fortunatianus, Boèce, Martianus Capella…), permettent de confirmer, de compléter ou de nuancer ces informations pre- mières, et de se rapprocher ainsi de ce qui aurait été l’enseigne- ment authentique du Temnite. Toutefois, la reconstitution des thèmes hermagoréens vient se heurter au moins à un second obstacle: outre le caractère disséminé des données ainsi con- servées, c’est la stratégie suivie par les auteurs des sources, leur place dans la tradition rhétorique et le genre dans lequel ils s’inscrivent qui viennent en effet brouiller la réception des in- formations et qui sont autant de filtres dont il faut savoir se départir ou, tout au moins, prendre conscience. La partialité des sources est un problème qui se pose avec une acuité toute particulière à propos de Cicéron, dont la visée critique et le ton 1 Sur Hermagoras de Temnos, voir D. Matthes, “Hermagoras von Tem- nos 1904–1955,” Lustrum 3 (1958) 58–214 et 262–278; D. Matthes, Herma- gorae Temnitae testimonia et fragmenta (Leipzig 1962); F. Woerther, Hermagoras, Fragments (Paris, à paraître en 2012). Tous les témoignages d’Hermagoras sont cités ici d’après l’édition Woerther. 2 Sur les cinquante témoignages conservés dans l’édition Woerther d’Her- magoras, sept proviennent de Cicéron et dix-sept de Quintilien. D 436 LA MATERIA DE LA RHÉTORIQUE ————— Greek, Roman, and Byzantine Studies 51 (2011) 435–460 polémique dans le De inuentione interdisent de prendre pour argent comptant les éléments doctrinaux qu’il y reproduit. C’est notamment le cas de la définition hermagoréenne de la materia (objet) de la rhétorique, c’est-à-dire de la délimitation des objets dont la rhétorique est censée devoir s’occuper. Si Hermagoras intègre en effet dans cette materia les “causes” (causae), appelées aussi “hypothèses” (ὑποθέσεις)3 ou “questions définies” (quaestiones finitae),4 les témoignages restent divisés sur le statut des “questions” (quaestiones), encore appelées ailleurs “thèses” (θέσεις)5 ou “questions universelles” (quaestiones uni- uersales).6 Le Temnite a-t-il vraiment voulu confisquer à la phi- losophie l’ensemble de ces “questions”? Ou a-t-il simplement souhaité confier à l’orateur celles des questions qui n’ont qu’une portée éthico-politique, et que Cicéron appellera dans ses traités postérieurs les “questions pratiques” (actionis quae- stiones)? Après avoir défini la nature (genus) de l’art oratoire, sa tâche (officium) et sa fin (finis) (De inv. 1.6), Cicéron aborde l’examen de son objet (materia) (1.7–9) et de ses espèces (partes) (1.9). Dé- finissant l’objet de la rhétorique comme “ce sur quoi porte la totalité de l’art et de la faculté que confère l’art,”7 il l’examine à partir de trois antécédents: Gorgias, Aristote et Hermagoras. Gorgias a estimé que l’orateur est capable de parler excellem- ment de toutes choses et a reconnu à la rhétorique un objet immense et infini; Aristote a exposé que le travail de l’orateur concernait trois espèces de sujets — le démonstratif, qui re- garde l’éloge et le blâme d’une personne déterminée, le déli- bératif, qui est une discussion politique et contient l’énoncé 3 Voir Quint. 3.5.7. Le terme est aussi employé dans le De rhetorica d’Augustin (éd. R. Giomini, Studi latini e italiani 4 [1990] 7–82). 4 Quint. 3.5.8–9, où l’on trouve aussi l’équivalent quaestiones speciales. 5 Quint. 3.5.5 et Aug. De rhet. D’après Quintilien, on trouve aussi les équi- valents propositum, quaestiones uniuersales ciuiles, quaestiones philosopho conuenientis, quaestiones infinitae… 6 Voir par exemple Hermag. Mai. T 16 (= Quint.3.5.12–14). 7 De inv. 1.7: in qua omnis ars et ea facultas quae conficitur ex arte uersatur. FRÉDÉRIQUE WOERTHER 437 ————— Greek, Roman, and Byzantine Studies 51 (2011) 435–460 d’un avis, et le judiciaire, qui contient accusation et défense, ou demande et refus. Cicéron passe ensuite à la division de l’objet de la rhétorique telle qu’elle a été proposée par Hermagoras — division qu’il réfutera plus loin, au profit de celle qui a été proposée par Aristote:8 nam Hermagoras quidem nec quid dicat attendere nec quid polliceatur in- tellegere uidetur, qui oratoris materiam in causam et in quaestionem diuidat, causam esse dicat rem quae habeat in se controuersiam in dicendo positam cum personarum certarum interpositione; quam nos quoque oratori dicimus esse adtributam (nam tres eas partes, quas ante diximus, subponimus, iudi- cialem, deliberatiuam, demonstratiuam). quaestionem autem eam appellat quae habeat in se controuersiam in dicendo positam sine certarum persona- rum interpositione, ad hunc modum: ecquid sit bonum praeter honestatem? verine sint sensus? quae sit mundi forma? quae sit solis magnitudo? quas quaestiones procul ab oratoris officio remotas facile omnes intellegere existi- mamus; nam quibus in rebus summa ingenia philosophorum plurimo cum labore consumpta intellegimus, eas sicut aliquas paruas res oratori adtribuere magna amentia uidetur. Car pour ce qui est d’Hermagoras, il ne semble ni réfléchir à ce qu’il dit, ni comprendre ce qu’il promet quand il divise l’objet [que doit traiter] l’orateur en cause et question, et qu’il définit la cause comme ce qui contient une controverse établie dans un discours où interviennent des personnes déterminées; cette [cause], nous aussi nous l’attribuons à l’orateur (car nous lui subordonnons les trois espèces — judiciaire, délibérative et démonstrative — mentionnées tout à l’heure). Mais il appelle question ce qui contient une controverse établie dans un discours où n’interviennent pas de personnes déterminées, comme: “Y a-t-il un bien à part la vertu?” “Les sens sont-ils fiables?” “Quelle est la forme du monde?” “Quelle est la taille du soleil?”, questions étrangères à la tâche de l’orateur, tout le monde — je pense — le reconnaîtra facilement; car les sujets que les plus grands génies philosophiques, nous le savons, se sont employés à étudier avec beaucoup d’effort, c’est une grande folie, semble-t-il, que de les attribuer à l’orateur comme s’il s’agissait de futilités. 8 Hermag. Mai. T 14 (= Cic. De inv. 1.8). 438 LA MATERIA DE LA RHÉTORIQUE ————— Greek, Roman, and Byzantine Studies 51 (2011) 435–460 D’après ce témoignage, Hermagoras aurait donc divisé l’objet de la rhétorique en cause (causa) et question (quaestio). La pre- mière serait définie par le rhéteur grec comme une “contro- verse établie dans un discours où interviennent des personnes déterminées,” la seconde comme une “controverse établie dans un discours où n’interviennent pas de personnes déterminées.” Si l’on s’en tient à ces seules définitions, la question se distingue de la cause par la seule absence de personnes et l’on peut con- sidérer la question, telle que la conçoit Hermagoras, comme la réduction d’une cause — particulière — à une formulation plus générale. Ce critère qu’est la présence de personnes déterminées dans une controverse, permettant de distinguer la cause de la ques- tion, se retrouve dans d’autres sources, qui sont certainement indépendantes de Cicéron et viennent par conséquent con- firmer le témoignage du De inuentione. Il s’agit en premier lieu d’Aelius Théon:9 θέσις ἐστὶ πρϱᾶγµα λογικϰὴν ἀµφισβήτησιν ἐπιδεχόµενον ἄνευ πρϱοσώπων ὡρϱισµένων κϰαὶ πάσης περϱιστάσεως, οἷον εἰ γαµη- τέον, εἰ παιδοποιητέον, εἰ θεοί εἰσι. διαφέρϱει δὲ τοῦ τόπου, ὅτι ὁ µέν ἐστιν ὁµολογουµένου πρϱάγµατος αὔξησις, ἡ δὲ θέσις ἀµφισβητουµένου· διὸ κϰαὶ Ἑρϱµαγόρϱας µὲν αὐτὴν κϰρϱινόµενον τόπον πρϱοσηγόρϱευκϰε, Θεόδωρϱος δὲ ὁ Γαδαρϱεὺς κϰεφάλαιον ἐν ὑποθέσει. La thèse est un sujet qui comporte une controverse en paroles sans personnes définies ni aucune circonstance, par exemple: “Doit-on se marier?” “Doit-on faire des enfants?” “Les dieux existent-ils?” Elle diffère du lieu en ce que celui-ci est l’ampli- fication d’une chose reconnue, tandis que la thèse porte sur une chose controversée; c’est pourquoi Hermagoras l’appelait “lieu qui est jugé,” et Théodore de Gadara “point dans une cause.” La situation historique d’Aelius Théon, auteur des Progym- nasmata, reste un objet de controverse parmi les spécialistes. Michel Patillon défend en effet une datation ancienne, dans la première moitié du Ier s. ap. J.-C., qui s’accorderait mieux 9 Hermag. Mai. T 17 (= Théon Progymn. 120.12, ch. 11 Patillon). FRÉDÉRIQUE WOERTHER 439 ————— Greek, Roman, and Byzantine Studies 51 (2011) 435–460 selon lui “avec les éléments de datation du traité que nous possédons et avec la place qu’il paraît occuper dans l’histoire de la doctrine.”10 Suivant cette hypothèse, il existe deux candidats possibles à l’identification du personnage dont il est question dans ce témoignage: Hermagoras de Temnos, et son homo- nyme, Hermagoras, disciple de Théodore (Ier s. av. J.-C.–Ier s. ap. J.-C.).11 Deux indices militent toutefois en faveur d’une datation plus récente du traité, au IIe s. ap. J.-C.: 1° la mention par Hésychius12 d’un Aelius Théon d’Alexandrie, auteur, entre autres traités rhétoriques, de Progymnasmata, et devenu citoyen romain sous le règne d’Hadrien (117–138 ap. J.-C.), Aelius étant la gentilice de cet empereur; 2° la découverte récente d’une lettre sur papyrus,13 qui date du IIe s. ap. J.-C., et qui émane d’un lettré nommé Aelius Théon. D’après Jean-Luc Fournet,14 le proscynème que l’auteur fait à Sarapis dans cette lettre (l. 13–17) indiquerait une origine alexandrine, et “l’édi- trice de ce papyrus émet … l’hypothèse d’une identité entre ce Théon et l’auteur des Progymnasmata, d’autant qu’on connaît d’autres contacts entre Oxyrhynchus et les érudits alexandrins (cf. E. Turner, Greek Papyri, p. 86–87).” Suivant cette seconde hypothèse, trois auteurs du nom d’Hermagoras pourraient théoriquement prétendre à l’identification: Hermagoras de Temnos, Hermagoras, disciple de Théodore, et Hermagoras le Jeune (IIe s. ap. J.-C.).15 10 M. Patillon, Aelius Théon, Progymnasmata (Paris 1997) VIII. 11 Sur Hermagoras, disciple de Théodore, voir Matthes, Hermagorae Temnitae testimonia 56–59; M. Heath, “Hermagoras: Transmission and Attribution,” Philologus 146 (2002) 287–298 (290); et Woerther, Hermagoras (à paraître). 12 Cité par la Souda Θ 206 (II 702 Adler). 13 P.Oxy. LIX (1992) 3992. 14 J.-L. Fournet, compte rendu de M. Patillon, Aelius Théon, Progymnasmata: REG 112 (1999) 318–320. Sur la date d’Aelius Théon, voir aussi M. Heath, “Theon and the History of the Progymnasmata,” GRBS 43 (2002) 129–160. 15 Sur Hermagoras le Jeune, voir Matthes, Hermagoras 59–64; Heath, GRBS 43 (2002) 290 sq.; et Woerther, Hermagoras (à paraître). 440 LA MATERIA DE LA RHÉTORIQUE ————— Greek, Roman, and Byzantine Studies 51 (2011) 435–460 Trois éléments convergent cependant vers l’idée que le té- moignage d’Aelius Théon concerne Hermagoras de Temnos: la liaison étroite du nom d’Hermagoras avec la définition de la thèse — liaison attestée par ailleurs chez Cicéron —, la citation de Théodore aux côtés d’Hermagoras (de Temnos), que l’on retrouve aussi chez Augustin (Hermag. Mai. T 20 et T 28), et la mention dans ce passage du nom d’Hermagoras avant celui de Théodore. D’après Aelius Théon, qui mêle dans ce té- moignage des illustrations de thèses pratiques (“Doit-on se marier?” “Doit-on faire des enfants?”) et de thèses théoriques ou philosophiques (“Les dieux existent-ils?”), Hermagoras de Temnos aurait inclu dans la materia de la rhétorique tous les types de thèse. Dans la mesure où la thèse est générale, elle s’apparente au lieu commun, avec la différence que son objet est controversé et appelle donc à être jugé, d’où l’expression attribuée à Hermagoras à propos de la thèse: c’est un “lieu qui est jugé.”16 Augustin également attribue à Hermagoras ce critère de distinction entre “thèses” (analogue grec de la “question”) et “hypothèses” (correspondant à la “cause” latine):17 thesis est res, quae admittit rationalem considerationem sine definitione personae; hypothesis est seu controuersia, ut inproprio nomine utamur, res, quae admittit rationalem contentionem cum definitione personae. melius autem declarabuntur sub exemplo. thesis est quaestio huius modi: an naui- gandum sit, an philosophandum; hypothesis est quaestio huius modi: an decernendum Duillio praemium. nec desunt, qui hic etiam Hermagoran criminentur, et Apollodorus in primis, qui negat quicquam aliud esse hypothesin quam thesin, et nullius momenti esse discrimen personarum, cum utrumque hoc genus quaestionis Hermagoras distinxisse uideatur. La thèse est une chose qui autorise un examen rationnel qui ne fait pas intervenir de personne définie; l’hypothèse ou, pour employer un terme impropre, controverse, est une chose qui autorise un débat rationnel incluant une personne définie. Mais 16 Expression que la tradition grecque n’avait pas conservée dans son intégralité (τόπον était tombé) et que l’arménien a permis de reconstituer. 17 Hermag. Mai. T 19 (= Aug. De rhet. 5). FRÉDÉRIQUE WOERTHER 441 ————— Greek, Roman, and Byzantine Studies 51 (2011) 435–460 un exemple les mettra mieux en lumière. La thèse est une ques- tion de ce genre: “S’il faut naviguer,” “S’il faut philosopher”; l’hypothèse est une question de ce genre: “S’il faut décerner une récompense à Duilius.” Mais il y a ici aussi des gens pour atta- quer Hermagoras: Apollodore en premier lieu, qui affirme que l’hypothèse n’est rien d’autre qu’une thèse, et que les personnes n’ont aucune valeur discriminante, alors que ces deux genres de question ont manifestement été distingués par Hermagoras. Par ailleurs, Augustin complète cette distinction en introduisant la notion de circonstance (περϱίστασις) — déjà mentionnée par Aelius Théon —, dont les sept parties constitutives, qu’il énumère ici, accompagnent l’intervention d’une personne déterminée dans une hypothèse:18 nunc, quoniam quidem de differentia generalium et specialium quaestionum satis dictum est separataque thesis ab hypothesi, ut perinde distaret re ac nomine, consequens esse uidetur dicere, quid sit quod hypothesin, id est controuersiam, efficiat. est igitur circumstantia rerum, quam περϱίστασιν Hermagoras uocat, sine qua ulla omnino controuersia non potest esse. quid sit autem peristasis, facilius partitione quam definitione eius deprehendi potest. Sunt igitur partes circumstantiae, id est peristaseos, septem, quas Hermagoras µόρϱια περϱιστάσεως uocat, Theodorus στοιχεῖα τοῦ πρϱάγµατος, id est elementa, quod ex eorum coniunctione quaestiones fiant perinde atque ex coniunctione litterarum nomina et uerba fieri uidemus. Sed siue στοιχεῖα siue µόρϱια rectius dicuntur, nos, omissa controuersia nomi- nis, quae sint ipsa dicamus. Sunt igitur haec: quis, quid, quando, ubi, cur, quem ad modum, quibus adminiculis, quas Graeci ἀφορϱµάς uocant. horum autem omnium aut plurimorum rationalis congregatio conflat quaestionem. Maintenant, puisqu’on a suffisamment parlé de la différence entre les questions générales et les questions spécifiques et dit que la thèse est séparée de l’hypothèse, de façon qu’il existe pareillement une distinction entre ce qu’elles sont et la façon dont elles sont nommées, il semble conséquent de dire ce qui constitue l’hypothèse, c’est-à-dire la controverse. C’est donc la circonstance, qu’Hermagoras appelle περϱίστασις [circonstance], sans laquelle il ne peut absolument pas exister de controverse. Qu’est-ce donc que la peristasis? Sa division en parties permet 18 Hermag. Mai. T 20 (= Aug. De rhet. 7). 442 LA MATERIA DE LA RHÉTORIQUE ————— Greek, Roman, and Byzantine Studies 51 (2011) 435–460 plus facilement de la saisir que sa définition. Il y a donc sept parties de la circonstance, c’est-à-dire de la peristasis, qu’Her- magoras appelle µόρϱια περϱιστάσεως [parties de la circonstance] et Théodore στοιχεῖα τοῦ πρϱάγµατος [éléments de l’affaire], c’est-à-dire éléments, parce que c’est de leur réunion que sont faites les questions, de même que c’est de la réunion des lettres que — nous le voyons — sont faits les noms et les verbes. Est-il correct de dire στοιχεῖα [éléments] plutôt que µόρϱια [parties]? Nous laisserons de côté le problème de la dénomination pour nous attacher à ce que sont ces éléments en soi. Ce sont donc: “qui,” “quoi,” “quand,” “où,” “pourquoi,” “de quelle manière,” “par quels moyens,” que les Grecs appellent ἀφορϱµαί [res- sources]. C’est l’agrégation rationnelle de tous ces [objets] ou de la majorité d’entre eux qui compose la question. Quelles thèses Hermagoras inclut-il dans la materia de la rhétorique? D’après les témoignages conservés, la thèse se distingue donc de l’hypothèse par la seule absence de personnes déterminées. On pourrait ainsi considérer la thèse, telle que la conçoit Hermagoras, comme la réduction d’une hypothèse — parti- culière — à une formulation plus générale, mais relevant toujours du même domaine que les hypothèses, à savoir le domaine éthico-politique, qui a pour objet l’action humaine (que l’hypothèse soit de type délibératif, épidictique ou judi- ciaire). Or, dans ces conditions, rien ne semble pouvoir justifier le choix opéré par Cicéron pour illustrer la question herma- goréenne quand il suggère des problèmes philosophiques qui dépassent très largement le champ pratique. La première question — “y a-t-il un bien à part la vertu?” — oppose les Péripatéticiens et les Académiciens19 aux Stoïciens,20 la deuxième — “les sens sont-ils fiables?” — est débattue par les Stoïciens et les Épicuriens d’une part,21 et les Stoïciens et les 19 Voir Cic. Acad.post. 1.19–23. 20 Sauf qu’ils admettent parfois des biens extérieurs (voir Diog. Laërce 7.95–96). Pour les termes du débat, voir Cic. Acad.Post. 1.35–37. 21 Voir le résumé dans la doxographie des Placita: Plut. Plac. 4.9. FRÉDÉRIQUE WOERTHER 443 ————— Greek, Roman, and Byzantine Studies 51 (2011) 435–460 Académiciens d’autre part;22 quant aux questions concernant la forme du monde et la taille du soleil, elles ont également été discutées par plusieurs philosophes et diverses écoles.23 En d’autres termes, le problème qui surgit à la lecture du témoignage du De inuentione est le suivant: les questions qu’Her- magoras a confisquées à la philosophie pour les faire passer dans le domaine propre de l’orateur sont-elles seulement des questions pratiques (pour reprendre une distinction que Cicé- ron mentionnera dans ses traités postérieurs)24 ou incluent-elles aussi les questions théoriques ou philosophiques, comme sem- bleraient l’indiquer les illustrations choisies par Cicéron? Conception “restreinte” Une première option consiste à donner du témoignage de Cicéron une lecture restrictive, c’est-à-dire à n’inclure dans les objets traités par la rhétorique que les questions et les causes qui sont en quelque sorte l’abstration de ces dernières. Cette hypothèse s’appuie sur deux arguments: 1° l’imprécision dont Cicéron est souvent victime dans le De inuentione et son attitude polémique à l’égard d’Hermagoras dans ce traité; 2° la pré- sence de deux autres témoignages qui viendraient confirmer cette conception “restreinte.” 1° Bien que Cicéron soit une source majeure pour la re- constitution des thèmes hermagoréens, il existe au moins deux raisons de ne pas prendre pour argent comptant son té- moignage dans le De inuentione. — L’attitude critique et polémique qu’il emprunte au moins par deux fois à l’égard d’Hermagoras, quand il dénonce 22 Voir Cic. Luc. 19 et 79–82. 23 Sur la forme du monde, voir Plut. Plac. 2.2 (cf. 1.6 et 2.14) et Philon De prouid. 2.56. Sur la taille du soleil, voir Plut. Plac. 2.21 et 2.26; Stobée 2.21; et Diog. Laërce 7.144. Je remercie Jean-Baptiste Gourinat pour ces références. 24 Sur la distinction des questions générales — ou “thèmes” (proposita) — en questions théoriques et questions pratiques, ainsi que sur les subdivisions de ces deux espèces, voir De or. 3.109–119; Part.orat. 61–67; Top. 81–86. 444 LA MATERIA DE LA RHÉTORIQUE ————— Greek, Roman, and Byzantine Studies 51 (2011) 435–460 l’ineptie de la division hermagoréenne de la rhétorique:25 quodsi magnam in his Hermagoras habuisset facultatem studio et disciplina comparatam, uideretur fretus sua scientia falsum quiddam constituisse de oratoris artificio et non quid ars, sed quid ipse posset, exposuisse. nunc uero ea uis est in homine, ut ei multo rhetoricam citius quis ademerit quam philo- sophiam concesserit: neque eo quo eius ars quam edidit mihi mendosissime scripta uideatur; nam satis in ea uidetur ex antiquis artibus ingeniose et diligenter electas res collocasse et nonnihil ipse quoque noui protulisse; uerum oratori minimum est de arte loqui, quod hic fecit, multo maximum ex arte dicere, quod eum minime potuisse omnes uidemus. Si Hermagoras avait, à ce propos, disposé d’une grande faculté fournie par l’étude et l’enseignement, on pourrait penser que, sûr de sa science, il a donné une fausse définition de l’art de l’orateur et exposé non ce qu’est l’art, mais ce que lui-même était capable de faire. Mais en réalité la capacité de cet homme est telle qu’il serait bien plus facile de lui enlever sa [faculté] rhétorique que de lui concéder un esprit philosophique: non que le traité qu’il a publié me semble vraiment défectueux — car il y a, me semble-t-il, porté des éléments choisis avec soin et intel- ligence dans les anciens traités et a aussi ajouté de son côté quelque nouveauté —, mais, pour l’orateur, c’est une chose très facile de parler de l’art — ce qu’il a fait —, tandis que c’est de loin la plus grande que de parler avec art, ce que, nous le voyons tous, il était absolument incapable de faire. Et quand il critique la division hermagoréenne de l’état de cause relatif au genre:26 huic generi Hermagoras partes quattuor subposuit, deliberatiuam, demon- stratiuam, iuridicialem, negotialem. quod eius, ut nos putamus, non mediocre peccatum reprehendendum uidetur, uerum breui, ne aut, si taciti prae- terierimus, sine causa non secuti putemur aut, si diutius in hoc consisterimus, moram atque inpedimentum reliquis praeceptis intulisse uideamur. Hermagoras a divisé ce genre (sc. l’état de cause relatif au genre) en quatre espèces: délibérative, démonstrative, juridique, prag- matique. Il semble que son erreur — qui n’est pas mince, à notre 25 Hermag. Mai. T 14 (= Cic. De inv. 1.8). 26 Hermag. Mai. T 29 (= Cic. De inv. 1.12). FRÉDÉRIQUE WOERTHER 445 ————— Greek, Roman, and Byzantine Studies 51 (2011) 435–460 avis — doive être critiquée, mais brièvement pour éviter, dans le cas où nous la passerions sous silence, de laisser croire que nous ne l’avons pas suivi sans raison et, dans le cas où nous nous attarderions trop longtemps dessus, de paraître avoir retardé ou empêché l’exposé des autres préceptes. — Outre ce type d’attaque virulente et ingrate (puisque Cicéron emprunte beaucoup au système hermagoréen) qui est, comme le fait remarquer Guy Achard, “tout à fait dans la mentalité du Ier s. de la République,” puisqu’on “la retrouve dans la Rhétorique à Herennius et que Cicéron la recrée dans le De oratore,”27 il faut également signaler que Cicéron ne connaît très certainement la doctrine d’Hermagoras que de façon in- directe28 et que le témoignage du De inuentione n’est pas exempt d’erreurs. C’est ce que déclare Quintilien,29 et ce qu’a dé- 27 G. Achard, Cicéron, De inventione (Paris 1994) 64 n.26. M. T. Luzzatto, “Ermagora di Temno e la ‘tesi,’ ” in R. Pretagostini, E. Dettori (éd.), La cultura ellenistica. L’opera letteraria e l’esegetica (Rome 2004) 245–260, défend l’idée que les calomnies dont Cicéron se fait l’écho viennent du milieu dans lequel Hermagoras a vécu et des professeurs grecs qui détenaient des informations directes sur son école (p.249). Le problème de l’inclusion de la thèse dans la materia hermagoréenne est interprété en dernière instance par Luzzatto ni comme un point de théorie (C. Brittain, Philo of Larissa [Oxford 2001] 305), ni comme une pratique d’école (H. von Arnim, Leben und Werken des Dio [Berlin 1898] 96), mais comme le signe d’une révolution qu’Her- magoras aurait souhaité instaurer dans le domaine de l’éducation en reprenant les exercices pratiqués par les rhéteurs (hypothèses) et par les philosophes (thèses), afin de les réinvestir dans une troisième étape dans les études supérieures. Ce serait devant la concurrence menaçante de cette nouvelle Hermagorae disciplina que, suggère-t-elle, Philon aurait réintroduit à l’Académie un cours de rhétorique. 28 Cf. Matthes, Lustrum 3 (1958) 97–100. 29 Quint. 3.6.58–60 (Hermag. Mai. T 26): nec me fallit in primo Ciceronis rhetorico aliam esse loci negotialis interpretationem, cum ita scriptum sit: negotialis est in qua quid iuris ex ciuili more et aequitate sit consideratur: cui diligentiae praeesse apud nos iure consulti existimantur. sed quod ipsius de his libris iudicium fuerit supra dixi. sunt enim uelut regestae in hos commentarios quos adulescens deduxerat scholae, et si qua est in his culpa, tradentis est, siue eum mouit quod Hermagoras prima in hoc loco posuit exempla ex quaestionibus iuris, siue quod Graeci πρϱαγµατικϰούς uocant iuris interpretes. sed Cicero quidem his pulcherrimos illos de Oratore substituit, ideoque culpari tamquam 446 LA MATERIA DE LA RHÉTORIQUE ————— Greek, Roman, and Byzantine Studies 51 (2011) 435–460 montré W. W. Fortenbaugh dans une étude systématique où il a testé la fiabilité du témoignage cicéronien.30 Comparant le texte de la Rhétorique d’Aristote avec les passages du De in- uentione, de l’Orator et du De oratore dans lesquels Cicéron expose la doctrine rhétorique du Stagirite, Fortenbaugh montre en effet que Cicéron apporte généralement peu d’informations, qu’il procède souvent à des additions et que son témoignage est trop partial pour permettre la reconstitution objective d’une doctrine perdue. Enfin, Cicéron s’avère être la victime de plu- sieurs confusions lorsqu’il s’essaie à la reconstitution de la doctrine hermagoréenne (la mauvaise foi aidant là aussi pro- bablement): c’est par exemple le cas du long développement (De inv. 1.12–1.14) qu’il consacre à la critique de la division hermagoréenne de l’état de cause relatif au genre en quatre espèces (délibérative, démonstrative, juridique et pragmatique), alors que ces dernières sont elles-mêmes des genres de cause. Il reproche alors au Temnite d’avoir traité le délibératif et le démonstratif à la fois comme les espèces d’un genre et des genres de cause, ce qui est impossible puisqu’une même chose ne peut être à la fois genre et espèce de la même chose. Mais il commet en cela une erreur, comme l’a montré Harry ___ falsa praecipiat non potest (“Je suis conscient que dans le premier livre de sa Rhétorique Cicéron propose une interprétation différente du lieu prag- matique, quand il écrit: ‘[L’espèce] est pragmatique quand on considère ce qui relève du droit d’après les coutumes de la cité ou l’équité; c’est ce que nous estimons ressortir, chez nous, au soin des jurisconsultes.’ Mais j’ai dit plus haut le jugement qu’il a porté sur ces livres. C’est en effet une sorte de recueil de notes, prises à l’école quand il était jeune, et s’il s’y trouve quelque erreur, elle est due à l’enseignant, soit qu’il se fût laissé porter par le fait que les premiers exemples donnés par Hermagoras sur ce point sont tirés des questions de droit, soit parce que les Grecs appellent πρϱαγµατικϰοί [praticiens] les interprètes du droit. Mais Cicéron leur substitua en fait les très beaux livres du De oratore, raison pour laquelle on ne peut le blâmer en prétendant qu’il donne des préceptes erronés”). 30 W. W. Fortenbaugh, “Cicero as a Reporter of Aristotelian and Theo- phrastean Doctrine,” Rhetorica 23 (2005) 37–64. FRÉDÉRIQUE WOERTHER 447 ————— Greek, Roman, and Byzantine Studies 51 (2011) 435–460 Hubbell,31 puisqu’il mêle dans sa critique le système d’Aristote (qui distingue les trois genres oratoires) et celui d’Hermagoras (qui distingue les thèses des hypothèses). L’observation de la stratégie auctoriale mise en place dans les traités cicéroniens indique que les passages consacrés à Her- magoras ne peuvent en aucun cas être considérés comme des fragments authentiques, ce qui rend impossible toute recon- stitution sérieuse de la doctrine originale du rhéteur grec. 2° Si le compte rendu de Cicéron n’est pas toujours ir- réprochable, il existe également deux témoignages qui iraient dans le sens d’une détermination restrictive de l’objet de la rhétorique par Hermagoras, qui se cantonnerait ainsi au seul champ politique: κϰαὶ Ἑρϱµαγόρϱας τελείου ῥήτορϱος ἔρϱγον εἶναι ἔλεγε τὸ τεθὲν πολιτικϰὸν ζήτηµα διατίθεσθαι κϰατὰ τὸ ἐνδεχόµενον πειστικϰῶς. Quant à Hermagoras, il disait que la tâche de l’orateur accompli est de traiter d’une manière aussi persuasive que possible la question politique posée.32 huic quoque calumniae Hermagoras percommode obstitit: dicit enim esse oratoris officium persuadere, quatenus rerum et personarum condicio patitur, dumtaxat in ciuilibus quaestionibus. C’est à cette fausse accusation qu’Hermagoras s’est aussi opposé fort à propos: il dit en effet que la tâche de l’orateur consiste à persuader, dans la limite où la condition des sujets et des per- sonnes le permet, et seulement dans les questions politiques.33 Sextus et Augustin attribuent ici à Hermagoras l’idée que l’ob- jet traité par la rhétorique se restreint au champ “politique,” terme que la plupart des spécialistes ont interprété comme une référence au contenu de la question rhétorique. Ainsi Franz Susemihl aurait ainsi compris la “question politique” (πο- 31 H. M. Hubbell, Cicero, De inventione. De optimo genere oratorum. Topica (Cambridge [Mass.] 1949) 346. 32 Hermag. Mai. T 12 (= Sext. Emp. Math. 2.62). 33 Hermag. Mai. T 13 (= Aug. De rhet. 3). 448 LA MATERIA DE LA RHÉTORIQUE ————— Greek, Roman, and Byzantine Studies 51 (2011) 435–460 λιτικϰὸν ζήτηµα) mentionnée par Sextus comme celle qui se distingue des questions scientifique et philosophique: elle ne requiert en effet aucune connaissance spécifique parce qu’elle relève du sens commun,34 et tout le monde est susceptible de la comprendre. C’est également cette explication que retinrent Georg Thiele et Richard Volkmann,35 explication qui leur a probablement été suggérée par Augustin, qui, pour éclairer la notion de question politique, a recouru au concept stoïcien de κϰοιναὶ ἔννοιαι.36 En dépit de l’obscurité des développements qu’il propose sur le sujet, Hermann Throm semble lui aussi se rattacher à une interprétation matérielle de l’adjectif “politique.”37 La défiance que peut inspirer la valeur testimoniale du De in- uentione qui, dans un esprit polémique, a introduit des exemples de nature philosophique là où on aurait attendu des exemples de thèses pratiques (comme, par exemple, “faut-il se marier?”), ainsi que les témoignages de Sextus et Augustin, qui assignent l’objet de la rhétorique tel qu’il est conçu par Hermagoras au 34 F. Susemihl, Geschichte der griechischen Literatur in der Alexandrinerzeit II (Leipzig 1892) 475: “das Gebiet des bloßen gesunden Menschenver- standes.” 35 G. Thiele, Hermagoras (Straßburg 1893) 35: “Probleme, welche nicht nur die wissenschaftliche tätige Kreise… interessieren.” R. Volkmann, Die Rhetorik der Griechen und Römer in systematischer Übersicht (Leipzig 1885) 13: “solche Fragen, zu deren Verständnis und Beurteilung der gewöhnliche ge- sunde Menschenverstand ausreicht, nicht aber spezielle positive Kenntnisse erforderlich sind.” 36 En De rhet. 4, Augustin explique que les questions politiques (quaestiones ciuiles) sont celles dont la connaissance relève de l’opinion commune (com- munis animi conceptio) que les Grecs appellent κϰοινὴ ἔννοια (notion commune). Les questions qui requièrent une compétence technique particulière, nul ne rougit de ne pouvoir les résoudre; les questions politiques en revanche sont de celles que tout le monde est capable de résoudre et à propos desquelles tout le monde peut persuader, car chacun sait si une chose est juste ou injuste, belle ou laide, louable ou répréhensible, mérite une récompense ou une punition. 37 H. Throm, Die Thesis. Ein Beitrag zu ihrer Entstehung und Geschichte (Pader- born 1931) 91–92. FRÉDÉRIQUE WOERTHER 449 ————— Greek, Roman, and Byzantine Studies 51 (2011) 435–460 seul domaine du politique sont les deux arguments qui viennent soutenir l’idée d’une conception hermagoréenne “re- streinte” de la materia rhétorique, qui est réduite aux hypothèses et aux thèses pratiques. Conception “élargie” Il existe pourtant une autre série d’arguments qui militent en faveur d’une conception “élargie” de la materia hermagoréenne, englobant les hypothèses et la totalité des thèses, aussi bien pratiques, que philosophiques ou théoriques. 1° Le premier argument consiste à remettre en cause la fia- bilité des témoignages de Sextus et d’Augustin. — D’après Harold Tarrant38 en effet, Sextus tire générale- ment ses informations de sources philosophiques anciennes (qu’il situe aux alentours de 50 av. J.-C.), et non des rhéteurs de son époque. Bien que, dans le passage de l’Aduersus Mathemati- cos, il mentionne Hermagoras dans le même contexte que son contemporain et rival Athénée (Hermag. Mai. T 2), il est en- core possible qu’il ait confondu la figure du rhéteur avec celle d’Hermagoras, le philosophe stoïcien du IIIe s. av. J.-C. origi- naire d’Amphipolis et qui aurait écrit d’après la Souda39 des 38 H. Tarrant, Plato’s First Interpreters (Ithaca 2000) 128: “I shall reflect briefly on Sextus’ own use of Plato’s Gorgias at this point, as it takes little obvious consideration of recent debate, and, like much else in Sextus’ discussion of philosophic history, shows an interest in those thinkers most discussed in the first century BC, in this case using second-century Academic and Peripatetic authors known to Cicero: Clitomachus, Carneades, Crito- laus. The rhetorical authors mentioned, Aristo friend of Critolaus, Ath- enaeus, and one of those with the name Hermagoras, seem to belong to the same period. This marks this doxography as heavily dependent upon Sextus’ predecessors, and probably Aenesidemus himself; the doxographic material is quite compatible with a date around 50 BC.” 39 Souda Ε 3023 (II 411 Adler): Ἑρϱµαγόρϱας, Ἀµφιπολίτης, φιλόσοφος, µαθητὴς Περϱσαίου. διάλογοι αὐτοῦ Μισοκϰύων, α´ Περϱὶ ἀτυχηµάτων, Ἔκϰχυτον· ἔστι δὲ ᾠοσκϰοπία· Περϱὶ σοφιστείας πρϱὸς τοὺς Ἀκϰαδηµαϊκϰούς (“Hermagoras d’Amphipolis, philosophe, disciple de Persaios. Ses dialogues: Celui qui hait les chiens, Sur les malheurs en un livre, Ce qui est répandu (il s’agit de divination à partir de l’examen des œufs); Sur l’art sophistique, contre les Académiciens”). La notice indique un traité — Sur l’Art sophistique — qui 450 LA MATERIA DE LA RHÉTORIQUE ————— Greek, Roman, and Byzantine Studies 51 (2011) 435–460 traités de sophistique contre les philosophes cyniques et les Académiciens. Quant au De rhetorica d’Augustin, la valeur de son témoignage est loin d’être incontestable. Non seulement l’origine, la datation et l’attribution du traité font encore l’objet de débats,40 mais l’auteur attribue également à Hermagoras des doctrines qui sont postérieures au Temnite ou qui sont le résultat de profonds remaniements par rapport à sa théorie originale. C’est ce que Malcolm Heath a montré à partir de l’analyse de trois points: l’attribution à Hermagoras de la νόησις comme un officium oratoris distinct,41 alors que cette idée doit être située après le IIe s. ap. J.-C.; la séquence ζήτηµα – αἰτία – κϰρϱινόµενον – συνέχον permettant d’identifier l’état de cause d’une controverse qui, telle qu’elle est présentée dans le De rhetorica, est manifestement postérieure au modèle qu’il faut attribuer à Hermagoras;42 l’emploi du terme ζήτηµα qui est préféré dans le De rhetorica à celui de στάσις, lequel est pourtant authentiquement hermagoréen. — De plus, la comparaison littérale des définitions con- servées par Sextus et Augustin permet d’identifier une source qui leur est commune, et qui peut-être était erronée. Comme celle de Sextus, la formule d’Augustin envisage en effet la rhé- torique telle qu’elle a été définie par Hermagoras comme une “tâche” (ἔρϱγον, officium); elle évoque la notion de persuasion ___ serait toutefois le signe de son intérêt pour la rhétorique. Sur ce personnage, cf. C. W. Piderit, De Hermagora rhetore (Hersfeld 1839) 2. 40 Voir notamment les analyses de M. Heath, “Hermagoras: Trans- mission and Attribution,” Philologus 146 (2002) 287–298 (288–289). 41 Barwick maintient malgré tout l’idée que cet officium oratoris faisait partie de la doctrine d’Hermagoras. Comme le souligne Heath, Philologus 146 (2002) 288, à la suite de Matthes, l’explication qu’il propose pour rendre compte de l’absence de la νόησις chez Cicéron et Quintilien n’est pas convaincante, quand il affirme qu’ils connaissaient l’existence de cette réalité, mais non le terme qui devait l’exprimer: K. Barwick, “Zur Re- konstruktion der Rhetorik des Hermagoras von Temnos,” Philologus 109 (1965) 186–218 (197–199). 42 M. Heath, “The Substructure of Stasis-Theory from Hermagoras to Hermogenes,” CQ 44 (1994) 114–129 (119–120). FRÉDÉRIQUE WOERTHER 451 ————— Greek, Roman, and Byzantine Studies 51 (2011) 435–460 (πειστικϰῶς, persuadere) selon une certaine capacité (κϰατὰ τὸ ἐν- δεχόµενον, quatenus rerum et personarum condicio patitur) et ce, dans un domaine qui se limite aux questions politiques (τὸ τεθὲν πολιτικϰὸν ζήτηµα διατίθεσθαι, dumtaxat in quaestionibus ciuilibus). Même si la lettre du texte latin ne se présente pas comme une traduction exacte de la formulation grecque conservée par Sextus — sans doute parce que le De rhetorica est le traité d’un enseignant qui cherche à expliciter et gloser la pensée de son maître, plus qu’il ne souhaite retranscrire les termes exacts de ses définitions —, les parallèles nombreux militent en faveur d’une source commune, qui peut-être était fautive, mais qui en tout cas enlève beaucoup de la valeur de ces deux témoignages, puisqu’elle interdit de voir dans l’un la confirmation de l’autre. 2° Le deuxième argument consiste à proposer une inter- prétation, plus aristotélicienne, moins cicéronienne, du terme πολιτικϰός/ciuilis impliqué dans les témoignages de Sextus et Augustin. Il s’agit en effet de considérer πολιτικϰός comme un adjectif qualifiant non pas le contenu des questions rhétoriques, mais leur mode propre de démonstration, par opposition au mode dialectique ou scientifique par exemple, et qui, dans la perspective aristotélicienne de la Rhétorique, se réalise spécifique- ment à travers l’emploi des enthymèmes. S’il est vrai que la rhétorique est supposée s’adapter à la capacité de jugement de la foule et à l’intelligence du public, Hermagoras aurait donc, en parlant de question politique, simplement signifié, à la suite d’Aristote,43 qu’il s’agit d’une question relevant de la démon- stration rhétorique, laquelle a partie liée à la fois avec la science analytique (puisqu’elle recourt à l’enthymème et à l’exemple) et avec la science éthico-politique (puisque l’èthos et le pathos sont les deux autres moyens de persuasion rhétorique avec l’argumentation). Dans ce cas, la valeur “politique” des questions rhétoriques ne constitue plus d’obstacle à l’intégra- tion des hypothèses et de la totalité des thèses dans la materia rhétorique telle que la conçoit Hermagoras. 43 Arist. Rh. 1.2, 1356a20 sq.; 1.4, 1359b8 sq.; 1.8, 1366a9 sq. 452 LA MATERIA DE LA RHÉTORIQUE ————— Greek, Roman, and Byzantine Studies 51 (2011) 435–460 3° Troisièmement, contrairement à Sextus et Augustin, Quintilien semble avoir disposé de sources variées, et de nature exclusivement rhétorique, qui lui ont par exemple permis d’évaluer les témoignages de Cicéron sur Hermagoras.44 Dans la définition hermagoréenne de la rhétorique qu’il a transmise, Quintilien ne mentionne aucune restriction qui aurait concerné les objets traités par la rhétorique:45 Hermagorae, qui finem eius esse ait persuasibiliter dicere, et aliis qui eandem sententiam, non isdem tantum uerbis explicant ac finem esse demonstrant dicere quae oporteat omnia ad persuadendum, satis responsum est cum persuadere non tantum oratoris esse conuicimus. Quant à Hermagoras, pour qui sa fin (sc. de la rhétorique) est de parler de façon persuasive, et aux autres qui développent la même idée en employant seulement d’autres mots, affirmant que c’est dire tout ce qu’il convient de dire pour persuader, nous leur avons déjà suffisamment répondu quand nous avons prouvé que persuader n’est pas l’apanage de l’orateur. Aucune restriction non plus dans deux autres passages de l’Institution oratoire: — Dans le chapitre 21 du livre II, Quintilien passe en revue et critique les doctrines antérieures concernant la materia de la rhétorique. Il estime que les auteurs qui ont cantonné l’objet de la rhétorique aux arguments persuasifs ou aux questions d’in- térêt politique ont été trop restrictifs. Au contraire, il faut que l’orateur soit capable de traiter tous les sujets, et c’est alors qu’Hermagoras est mentionné:46 44 Cf. Hermag. Mai. T 45 (= Quint. 3.11.18): paulum in his secum etiam Cicero dissentit. nam in rhetoricis, quem ad modum supra dixi, Hermagoran est secutus (“Sur ces points, même Cicéron est un peu en désaccord avec lui-même. Car dans ses livres de rhétorique, il a, comme je l’ai dit un peu plus haut, suivi Hermagoras”). 45 Hermag. Mai. T 11 (= Quint. 2.15.14). 46 Hermag. Mai. T 15 (= Quint. 2.21.21). Dans la suite de ce passage (2.21.22), sed quaestiones si negat ad rhetoricen pertinere, dissentit a nobis; si autem ad rhetoricen pertinent, ab hoc quoque adiuuamur: nihil est enim quod non in causam aut quaestionem cadat (“mais s’il refuse que les questions concernent la rhétorique, il est en désaccord avec nous; si, en revanche, elles concernent la rhétorique, FRÉDÉRIQUE WOERTHER 453 ————— Greek, Roman, and Byzantine Studies 51 (2011) 435–460 Hermagoras quoque dicendo materiam esse in causa et in quaestionibus omnes res subiectas erat complexus. En disant que l’objet (sc. de la rhétorique) se trouve dans la cause et dans les questions, Hermagoras aussi a inclus tous les objets qu’on pouvait proposer. — Dans le passage qu’il consacre à la division en question indéfinie (ou thèse) et question définie (ou hypothèse), Quin- tilien affirme que les livres, attribués à Hermagoras, et qui confirment l’idée que les questions indéfinies sont inutiles au discours, ne peuvent avoir été écrits par lui:47 ___ sa position nous vient aussi en aide, car il n’y a rien qui ne tombe pas dans la cause ou la question”), Quintilien semble ne pas pouvoir décider si Hermagoras incluait dans la materia de la rhétorique à la fois les thèses et les hypothèses, ou s’il n’y admettait que les hypothèses. Cette remarque indique clairement que l’auteur de l’Institution oratoire dépendait de sources indirectes, mais ne doit pas rendre invalide la conception “élargie” de la materia herma- goréenne, qui est confirmée ailleurs dans l’Institution oratoire (Hermag. Mai. T 16) et chez Plutarque (T 18): voir infra. Luzzatto, La cultura ellenistica 253– 255, explique l’hésitation de Quintilien (en 2.21.22) devant l’inclusion des thèses dans la materia hermagoréenne en affirmant que l’auteur de l’Institution oratoire ne parvenait pas à faire coexister la définition hermagoréenne de la materia (i.e. thèses et hypothèses) avec les πολιτικϰὰ ζητήµατα (questions politiques). Selon Luzzatto, thèses et hypothèses constituent en réalité la materia hermagoréenne, tandis que les πολιτικϰὰ ζητήµατα décrivent l’officium de l’orateur; toujours selon elle, Hermagoras aurait d’abord évoqué dans son traité la materia, puis l’officium, tout en mentionnant dans les premières lignes la thèse, ce qui aurait dérouté ses lecteurs (c’est-à-dire les auteurs des sources intermédiaires dont Cicéron et Quintilien sont tributaires). Outre la reconstruction hasardeuse du traité d’Hermagoras, cette interprétation ap- pelle au moins deux objections: 1° Quintilien ne mentionne nulle part qu’Hermagoras aurait restreint le champ de la rhétorique à la politique (les notions de πολιτικϰὰ ζητήµατα ou de quaestiones ciuiles n’apparaissent jamais en liaison avec le Temnite dans l’Institution oratoire), ce qui rend improbable l’idée que la coexistence de thèses et d’hypothèses avec les πολιτικϰὰ ζη- τήµατα l’ait déconcerté; 2° il est malaisé de considérer que les πολιτικϰὰ ζητήµατα décrivent l’officium (gr. ἔρϱγον) de l’orateur, puisque l’officium a précisément partie liée avec l’idée de persuasion dans la tradition d’Her- magoras de Temnos (T 12 et T 13). 47 Hermag. Mai. T 16 (= Quint. 3.5.12–14). 454 LA MATERIA DE LA RHÉTORIQUE ————— Greek, Roman, and Byzantine Studies 51 (2011) 435–460 quamquam inutiles quidam orationi putant uniuersales quaestiones, quia nihil prosit quod constet ducendam esse uxorem uel administrandam rem publicam si quis uel aetate uel ualetudine impediatur. sed non omnibus eius modi quaestionibus sic occurri potest, ut illis: sitne uirtus finis, regaturne prouidentia mundus. quin etiam in iis quae ad personam referuntur, ut non est satis generalem tractasse quaestionem, ita perueniri ad speciem nisi illa prius excussa non potest. nam quo modo an sibi uxor ducenda sit deliberabit Cato nisi constiterit uxores esse ducendas? et quo modo an ducere debeat Marciam quaeretur nisi Catoni ducenda uxor est? sunt tamen inscripti nomine Hermagorae libri qui confirment illam opinionem, siue falsus est titulus siue alius hic Hermagoras fuit. nam eiusdem esse quo modo possunt, qui de hac arte mirabiliter multa composuit, cum, sicut ex Ciceronis quoque rhetorico primo manifestum est, materiam rhetorices in thesis et causas diuiserit? quod reprehendit Cicero ac thesin nihil ad oratorem pertinere contendit totumque hoc genus quaestionis ad philosophos refert. Certains pensent cependant que les questions universelles sont inutiles au discours (sc. rhétorique); selon eux, il est en effet ab- solument inutile de prouver qu’il faut se marier ou s’occuper de politique si l’âge ou la santé empêche quelqu’un [de faire l’un ou l’autre]. Mais toutes les questions de ce genre (sc. indéfinies ou générales) ne se prêtent pas à une telle objection, ainsi: “La vertu est-elle une fin?” “Le monde est-il régi par une providence?” Bien plus, dans [les questions] qui se rapportent à une personne, de même qu’il ne suffit pas de traiter la question générale, de même on ne peut parvenir à l’espèce qu’après avoir épuisé au- paravant la [question générale]. Car comment Caton délibé- rera-t-il [pour savoir] s’il doit se marier, s’il n’a pas prouvé au préalable qu’il faut se marier? Et comment chercher s’il doit épouser Marcia, si [l’on n’a pas prouvé] que Caton soit se marier? Pour confirmer cette opinion, il y a cependant des livres qui portent le nom d’Hermagoras; soit leur titre est erroné, soit il s’agit d’un autre Hermagoras. Car comment pourraient-ils être le fait du même auteur qui composa sur cet art beaucoup de choses admirables, en divisant, comme le montre aussi le pre- mier livre de la Rhétorique de Cicéron, l’objet de la rhétorique en thèses et en causes? C’est ce que Cicéron lui reproche quand il soutient que la thèse ne concerne absolument pas l’orateur et qu’il renvoie tout ce genre de questions aux philosophes. FRÉDÉRIQUE WOERTHER 455 ————— Greek, Roman, and Byzantine Studies 51 (2011) 435–460 4° Enfin, quatrièmement, le témoignage de Plutarque:48 ἐν δὲ Ῥόδῳ γενόµενος, πάντων µὲν ἠκϰρϱοάσατο τῶν σοφιστῶν κϰαὶ δωρϱεὰν ἑκϰάστῳ τάλαντον ἔδωκϰε· Ποσειδώνιος δὲ κϰαὶ τὴν ἀκϰρϱόασιν ἀνέγρϱαψεν, ἣν ἔσχεν ἐπ’ αὐτοῦ πρϱὸς Ἑρϱµαγόρϱαν τὸν ῥήτορϱα, περϱὶ τῆς κϰαθόλου ζητήσεως ἀντιταξάµενος. À Rhodes, il (sc. Pompée) écouta tous les sophistes et leur donna à chacun un talent. Posidonius mit aussi par écrit le discours qu’il tint devant lui contre le rhéteur Hermagoras en s’opposant diamétralement à sa conception de la question générale. Pourquoi Posidonius aurait-il en effet gratifié Pompée d’un discours où il s’oppose à la conception de la question générale (i.e. de la thèse), développée un siècle auparavant par Her- magoras, si ce dernier n’avait pas empiété sur le domaine propre à la philosophie, en incluant dans la rhétorique les questions théoriques?49 Conséquences de la lecture “élargie” de la materia rhétorique selon Hermagoras Si Hermagoras a effectivement défendu une conception de la materia rhétorique élargie aux thèses pratiques et théoriques, sa proposition révolutionnaire est pour le moins restée lettre 48 Hermag. Mai. T 18 (= Plut. Pomp. 42.10). 49 Carlos Lévy m’indique que le témoignage de Cicéron (Hermag. Mai. T 14 = Cic. De inv. 1.8) peut aussi aller dans le sens de cette interprétation élargie de la materia hermagoréenne, à condition de comprendre différem- ment l’expression ad hunc modum qui “étrangement, est très présente dans le De inuentione, mais disparaît ensuite totalement du langage cicéronien, pour ne reparaître que deux ou trois fois à la fin de sa vie.” Dans ce cas, les quatre exemples mentionnés chez Cicéron seraient en effet authentique- ment hermagoréens : “le fait que les même questions se trouvent ailleurs chez Cicéron, dans un contexte néoacadémicien, n’empêche pas qu’Her- magoras ait pu revendiquer la capacité, au moins théorique, de les traiter, dans une attitude de provocation à l’égard des philosophes en général et des Néoacadémiciens en particulier.” D’ailleurs, l’exemple de question générale donnée dans le De or. 3.109, avec une référence aux philosophes, n’est pas très philosophique, “ce qui serait de nature à confirmer l’authenticité her- magoréenne du passage du De inuentione.” C’est également l’interprétation de C. Brittain, Philo 304–305. 456 LA MATERIA DE LA RHÉTORIQUE ————— Greek, Roman, and Byzantine Studies 51 (2011) 435–460 morte: aucun autre rhéteur n’a en effet eu par la suite l’audace de poursuivre ce mouvement. Cependant, il importe de recon- naître que ce qui apparaît comme un coup de force de la part d’Hermagoras n’a été en réalité que la répétition d’un geste en- core plus décisif sur le plan théorique, et qui est celui d’Aristote dans la Rhétorique. Hermagoras n’a très certainement jamais lu le traité d’Aristote, disparu, comme le reste des écrits scolaires du philosophe, après Straton, pour ne réapparaître qu’au Ier s. av. J.-C., sous la forme d’une édition réalisée par Andronicus de Rhodes.50 Si l’on envisage toutefois que l’enseignement du Stagirite a pu être transmis par des voies parallèles, notamment orales (après tout, un siècle à peine sépare le scolarcat de Straton du floruit d’Hermagoras), la filiation aristotélicienne d’Hermagoras apparaît comme une hypothèse plausible. La dépendance d’Hermagoras vis-à-vis d’Aristote ne prend cependant pas la forme d’une subordination inconditionnelle à tout ce qui constitue la doctrine de la Rhétorique. Renonçant à la conception de la rhétorique qui la restreint aux trois genres oratoires (Rh. 1.3) ou qui la confine à une materia circonscrite par le champ de la science éthico-politique (1.2, 1356a20 sq.), le Temnite choisit en effet de défendre une conception purement théorique de la rhétorique — conception que l’on trouve aussi dans le traité d’Aristote —, où elle est envisagée comme une technique qui, au même titre que la dialectique, porte sur tous les objets indistinctement.51 La rhétorique est ainsi le “pendant de la dialectique” (ἀντίστρϱοφος τῇ διαλεκϰτικϰῇ);52 l’une et 50 Sur l’histoire du texte de la Rhétorique, voir R. Goulet, Dictionnaire des philosophes antiques I (Paris 1994) 434–435. 51 Sur les rapports entre rhétorique et dialectique dans la Rhétorique, voir F. Woerther, “The Philosophical Rhetoric, between Dialectics and Politics: Aristotle, Hermagoras, and al-Fārābī,” dans Literary and Philosophical Rhetoric in the Greek, Roman, Syriac, and Arabic Worlds (Hildesheim 2009) 55–72. 52 Rh. 1.1, 1354a1. Voir J. Brunschwig, “Rhétorique et Dialectique, Rhétorique et Topiques,” dans D. J. Furley, A. Nehamas (éd.), Aristotle’s Rhetoric. Philosophical Essays (Princeton 1994) 57–96 (57), et J. Brunschwig, Aristote, Topiques I (Paris 1967) C–CI. FRÉDÉRIQUE WOERTHER 457 ————— Greek, Roman, and Byzantine Studies 51 (2011) 435–460 l’autre discipline élèvent au rang de méthode une activité naturelle à l’homme qui ne requiert aucun savoir déterminé (1354a1–6); elles sont toutes les deux aptes à conclure les con- traires (1355a29) et distinguent les procédures qui remplissent réellement leurs fins de celles qui ne le font qu’en apparence (1355b15 sq.). Pendant de la dialectique, la rhétorique est même présentée comme une dépendance, puisque l’enthy- mème est une espèce du syllogisme et qu’il appartient à la dialectique de reconnaître toutes les espèces de syllogisme (1355a13–14). Surtout, comme la dialectique, la rhétorique n’appartient pas à un genre défini (1355b7), et sa fonction consiste à voir ce que chaque cas comporte de persuasif (1355b25–34, trad. M. Dufour): ἔστω δὴ ἡ ῥητορϱικϰὴ δύναµις περϱὶ ἕκϰαστον τοῦ θεωρϱῆσαι τὸ ἐνδεχόµενον πιθανόν. τοῦτο γὰρϱ οὐδεµιᾶς ἑτέρϱας ἐστὶ τέχνης ἔρϱγον· τῶν γὰρϱ ἄλλων ἑκϰάστη περϱὶ τὸ αὐτῇ ὑποκϰείµενόν ἐστιν διδασκϰαλικϰὴ κϰαὶ πειστικϰή, οἷον ἰατρϱικϰὴ περϱὶ ὑγιεινῶν κϰαὶ νο- σερϱῶν κϰαὶ γεωµετρϱία περϱὶ τὰς συµβεβηκϰότα πάθη τοῖς µεγέθεσι κϰαὶ ἀρϱιθµητικϰὴ περϱὶ ἀρϱιθµῶν, ὁµοίως δὲ κϰαὶ αἱ λοιπαὶ τῶν τεχνῶν κϰαὶ ἐπιστηµῶν· ἡ δὲ ῥητορϱικϰὴ περϱὶ τοῦ δοθέντος ὡς εἰπεῖν δοκϰεῖ δύνασθαι θεωρϱεῖν τὸ πιθανόν, διὸ κϰαί φαµεν αὐτὴν οὐ περϱὶ τι γένος ἴδιον ἀφωρϱισµένον ἔχειν τὸ τεχνικϰόν. Ademettons donc que la rhétorique est la faculté de découvrir spéculativement ce qui, dans chaque cas, peut être propre à persuader. Aucun autre art n’a cette fonction; tous les autres sont, chacun pour son objet, propres à l’enseignement et à la persuasion; par exemple, la médecine sur les états de santé et de maladie; la géométrie pour les variations des grandeurs; l’arith- métique au sujet des nombres, et ainsi des autres arts et sciences; mais peut-on dire, la rhétorique semble être la faculté de dé- couvrir spéculativement sur toute donnée le persuasif; c’est ce qui nous permet d’affirmer que la technique n’en appartient pas à un genre propre et distinct. La rhétorique se présente ainsi comme une méthode appli- cable à tous les sujets indifféremment. Ce caractère général de la rhétorique, qui n’a pas de materia précise, Aristote le souligne encore lorsqu’il met en place la distinction des enthymèmes qui se tirent des lieux communs, permettant d’argumenter in- 458 LA MATERIA DE LA RHÉTORIQUE ————— Greek, Roman, and Byzantine Studies 51 (2011) 435–460 différemment dans des domaines spécifiquement différents, comme le droit, la physique, l’éthique, et ceux qui se tirent de prémisses propres à chaque espèce et à chaque genre (1358a1– 35). Plus les prémisses spécifiques sont appropriées au sujet qu’il traite, plus l’orateur dépassera les frontières de la tech- nique rhétorique pour empiéter sur des sciences proprement dites (1358a21–26, trad. M. Dufour): κϰἀκϰεῖνα µὲν οὐ ποιήσει περϱὶ οὐδὲν γένος ἔµφρϱονα· περϱὶ οὐδὲν γὰρϱ ὑποκϰείµενόν ἐστιν· ταῦτα δὲ ὅσῳ τις ἂν βέλτιον ἐκϰλέγηται [τὰς πρϱοτάσεις], λήσει ποιήσας ἄλλην ἐπιστήµην τῆς διαλεκϰτι- κϰῆς κϰαὶ ῥητορϱικϰῆς· ἂν γὰρϱ ἐντύχῃ ἀρϱχαῖς, οὐκϰέτι διαλεκϰτικϰὴ οὐδὲ ῥητορϱικϰὴ ἀλλ’ ἐκϰείνη ἔσται ἧς ἔχει τὰς ἀρϱχάς. Les lieux communs ne feront de personne un spécialiste en aucune science; car ils ne se rapportent à aucun sujet en par- ticulier; quant aux lieux spéciaux, meilleur sera le choix des prémisses, plus l’on créera à l’insu des auditeurs, une science autre que la dialectique et la rhétorique; car, si par hasard l’on rencontre des principes premiers, il n’y aura plus alors de dia- lectique ni de rhétorique, mais la science même dont on aura emprunté les principes. Avec la présentation dans la Rhétorique des trois genres oratoires (1.3) et l’introduction des prémisses spécifiques (1.4– 14), une opposition allait être conservée par les auteurs posté- rieurs à Aristote, entre la dialectique, rigoureusement liée à l’usage des lieux communs, et la rhétorique, qui emploie de préférence les prémisses propres. Prenant le contre-pied de cette lecture et défendant le traitement de toutes les thèses par la rhétorique, c’est-à-dire en militant pour un usage des lieux communs spécifique à cette discipline, Hermagoras souligne au contraire le rapprochement de la rhétorique et de la dia- lectique, jusqu’à effacer toute distinction entre elles. Lorsqu’il reprend l’idée aristotélicienne que la rhétorique n’est pas liée à un objet délimité et qu’elle est, au même titre que la dialectique, un art du raisonnement, Hermagoras renoue avec la conception radicale d’Aristote, ignorant la FRÉDÉRIQUE WOERTHER 459 ————— Greek, Roman, and Byzantine Studies 51 (2011) 435–460 pratique rhétorique de son époque, occupée à ne traiter que de causes particulières. Pour lui, la rhétorique est avant tout un outil logique, applicable à n’importe quel objet53 (lecture qui sera celle des Alexandrins avant d’être définitivement retenue par la falsafa, où la Rhétorique est intégrée à l’Organon). Cette hypothèse trouve confirmation dans l’idée qu’Hermagoras semble avoir été un rhéteur essentiellement tenté par la théorie, et peu porté sur la pratique oratoire réelle. Plusieurs té- moignages rapportent en effet la sécheresse et l’aridité de ses préceptes, son absence de goût pour l’ornement,54 ou son incapacité de parler avec art (T 14, supra 437). On a également noté son goût pour les quadripartitions qui se retrouvent à plusieurs reprises dans son système.55 Malcolm Heath56 de son côté a montré combien la séquence ζήτηµα – αἰτία – κϰρϱινό- µενον – συνέχον était, malgré son élégance et sa cohérence 53 Sur les raisonnements qu’Hermagoras aurait distingué dans sa doc- trine, on n’a conservé qu’un seul témoignage, via Quintilien, concernant sa conception des σηµεῖα: Hermag. Mai. T 48 (= Quint. 5.9.12). 54 Cf. Hermag. Mai. T 4 (= Cic. Brut. 263): ea dat rationes certas et praecepta dicendi; quae si minorem habent apparatum — sunt enim exilia —, tamen habent ordi- nem et quasdam errare in dicendo non patientes uias (“Elle [sc. l’école d’Hermago- ras] donne des règles et des préceptes oratoires précis et sûrs qui, s’ils présentent très peu d’apprêt — car le style en est sec —, suivent malgré tout un ordre et comportent certaines méthodes qui ne permettent pas de se fourvoyer quand on parle”); T 5 (= Cic. Brut. 271): eratque praeterea doctus Hermagorae praeceptis, quibus etsi ornamenta non satis opima dicendi, tamen, ut hastae uelitibus amentatae, sic apta quaedam et parata singulis causarum generibus argumenta traduntur (“on lui [sc. Titus Accius de Pisaure] avait en outre enseigné les préceptes d’Hermagoras qui, malgré le peu de ressources qu’ils présentent pour l’ornement oratoire, fournissent néanmoins des arguments tout prêts et adaptés à chaque type de cause, comme on fournirait à des vélites des javelines déjà munies de leur courroie”). 55 Son système compte quatre états de cause (conjecture, propriété, qua- lité, translation), quatre questions légales (la lettre et l’esprit, le syllogisme, l’ambiguïté, les lois contraires), quatre subdivisions de la qualité (délibératif, laudatif, pragmatique, juridique), quatre divisions de l’antithèse (contre- accusation, compensation, report d’accusation, excuse). 56 Heath, CQ 44 (1994) 114–129. 460 LA MATERIA DE LA RHÉTORIQUE ————— Greek, Roman, and Byzantine Studies 51 (2011) 435–460 systématique, difficile à mettre en pratique, et qu’elle a été rapidement remplacée par d’autres séquences, plus accessibles. L’hypothèse d’un aristotélisme d’Hermagoras soulève toute- fois un problème que l’on se bornera ici à formuler. Hermago- ras confie à la rhétorique le rôle d’un art dont l’objet est indéterminé et souligne ainsi la parenté de la rhétorique et de la dialectique. Cette parenté est manifeste, par exemple, à travers l’introduction du séquence ζήτηµα – αἰτία – κϰρϱινόµενον – συνέχον, qui fait dialoguer, de manière fictive, la défense et l’accusation (tu as tué – je n’ai pas tué – a-t-il tué?), et fait immanquablement penser à la scène dialectique qui met aux prises un questionneur et un répondant. Cette parenté s’ex- prime aussi par l’emploi, certainement authentiquement her- magoréen, du terme θέσις pour décrire (avec l’ὑπόθεσις) le contenu de la materia de la rhétorique, et qui est directement issu des Topiques, où il est défini en 1.11. Mais comment savoir, dans ces conditions, ce qui distinguera proprement la rhéto- rique de la dialectique aux yeux d’Hermagoras? La définition qu’il donne de la materia rhétorique ne signe-t-elle pas en effet la disparition de la dialectique, voire de la philosophie toute entière? Le peu de témoignages dont on dispose sur la doctrine d’Hermagoras ne permettra sans doute pas de répondre à cette question. En revanche, une étude approfondie des rapports entre rhétorique et dialectique et, en particulier, un examen du rôle dévolu à la thèse57 dans le développement des progym- nasmata et dans les différentes écoles philosophiques de l’époque hellénistique permettront de déterminer le contexte dans lequel Hermagoras a voulu imposer ses vues, et de mesurer l’im- portance de l’innovation qu’il aurait souhaité imposer. Juin, 2011 CNRS, Centre Jean Pépin - UPR 76 7, rue Guy Môquet , BP n° 8 94801 Villejuif, France woerther@vjf.cnrs.fr 57 Sur les rapports problématiques de la thèse et de l’hypothèse dans le domaine rhétorique notamment, voir Quint. 3.5.5–18.