AlDen ————— Greek, Roman, and Byzantine Studies 58 (2018) 349–365 2018 Alcorac Alonso Déniz À propos de µυκός « muet » dans l’anthroponymie grecque Alcorac Alonso Déniz Seal up your lips, and give no words but mum – W. Shakespeare, Henry VI Part 2 (Act I, Scene 2) ’ANTHROPONYMIE du grec ancien est très souvent le trou de la serrure par lequel nous entrevoyons des éléments du lexique disparus ou sporadiquement attestés et qui relè- vent des variantes affectives, familières, ou dialectales. Tout en me tenant à un chemin déjà tracé dans d’autres études, je pro- pose dans cette contribution une nouvelle étude d’un petit dos- sier de sobriquets qui montrent la relative vitalité de l’adjectif µυκός « muet » et de sa possible variante de même sens *µυκρός.1 1. L’onomatopée μῦ/μύ en grec ancien et sa dérivation nominale La syllabe imitative µῦ/µύ signale en grec ancien un son nasal oralement inarticulé et émis avec les lèvres fermées. Dans le début des Cavaliers d’Aristophane, la séquence µυµῦ répétée six fois (en accord avec le schéma du trimètre iambique) reproduit les notes d’une chansonnette entonnée à bouche fermée par les serviteurs de Démos, Démosthène et Nikias (Eq. 10). Dans un vif dialogue des Thesmophories, µυµῦ exprime les protestations du malheureux Parent qui ne peut que marmonner alors qu’Euri- pide lui rase la barbe et lui ferme la bouche de manière brutale (Thesm. 231).2 Le même type de séquence imitative apparaît dans 1 Les références aux attestations des anthroponymes non mentionnées de manière explicite se trouvent dans le Lexicon of Greek Personal Names I–VIC (1980–2018). 2 Voir J. M. Labiano Ilundain, Estudio de las interjecciones en las comedias de Aristófanes (Amsterdam 2000) 243–245. Le verbe µύζω « marmonner, mur- murer » en est un dérivé ; cf. pour la formation ὀλολύζω « pousser des cris L 350 À PROPOS DE ΜΥΚΟΣ « MUET » ————— Greek, Roman, and Byzantine Studies 58 (2018) 349–365 d’autres langues : lat. mu non facere, esp. no decir ni mu « ne pas dire mot »,3 angl. mum [mʌm], [məm] « chut ! » (to keep mum), hum [hʌm], [həm] « hum ! » et um [əm], [m̩(ː)] « euh ? ».4 Le grec ancien possède plusieurs formes nominales, attestées quasi exclusivement chez les lexicographes tardifs, qui sont vrai- semblablement bâties sur cette syllabe onomatopéique µῦ/ µύ et qui expriment l’incapacité de parler : µυττός· ἐννεός « myttos : muet » (Hesych. µ 1999 Latte) µύτις· ἰχθῦς θήλεια, ἥτις ἄνευ ἄρρενος οὐ νέµεται καὶ ὁ ἐνεός καὶ ὁ µὴ λαλῶν καὶ ὁ πρὸς τὰ ἀφροδίσια ἐκλελυµένος « mytis : poisson femelle, qui ne vit pas sans mâle ; le muet ; celui qui ne parle pas ; l’épuisé pour les plaisirs de l’amour » (µ 1990 ; ms. µύτης) µυδός· ἄφωνος « mydos : sans voix » (µ 1779).5 µυναρός· σιωπηλός « mynaros : silencieux » (µ 1869). µυνδός· ἄφωνος. καὶ πόλις Ἀσίας. ἢ ἐνεός « myndos : sans voix ; cité d’Asie ; ou muet » (µ 1871 ; ms. ἔνθεος).6 aigus » et angl. um « émettre un son inarticulé pour exprimer l’hésitation ». 3 La citation d’Hipponax µηδέ µοι µῦ λαλεῖν (Sext. Emp. Math. 1.275) a été corrigée en µηδὲ µοιµυλεῖν (fr.124 West). L’expression grecque équi- valente utilise une autre syllabe imitative : ἀποκρινόµενος τὸ παράπαν οὐδὲ γρῦ « Ne répondant ni un mot » (Ar. Plut. 17) ; cf. gr. mod. δεν κατάλαβα γρι « je n’ai rien compris ». 4 La voyelle de l’onomatopée en attique était sans doute /y(ː)/ (non /u(ː)/), comme dans la syllabe imitative/my(ː)/ qui se trouve à l’origine du verbe µυκάοµαι « mugir » et les mots associés (voir § 2). À propos de la nature de la voyelle dans ces séquences imitatives, voir J. Méndez Dosuna, « The Pronun- ciation of Upsilon and Related Matters : A U-Turn, » dans R. Parker (éd.), Archaia Grammata. The Local Scripts of Archaic Greece. A Conference in Memory of L. H. Jeffery, à paraître. Puisqu’Aristophane a créé une mélodie en forme de trimètre iambique dans Eq. 10, la quantité de la syllabe qui reproduit de manière imitative le son pouvait varier, ce qui a conduit aux hésitations sur l’accentuation (µύ et µῦ) chez les grammairiens ([Ps.]-Arcadius 206.9–11 Schmidt ; Theognost. Can. 939 Cramer ; cf. la reconstruction d’A. Lentz chez Herod. 3.1, 492.6–10). 5 L’accentuation µύδος du Marc.gr. 622 est très probablement fautive (cf. µυνδός ci-après). 6 L’adjectif apparaît dans un passage de Lycophron (ἔλλοπος µυνδοῦ Alex. ALCORAC ALONSO DÉNIZ 351 ————— Greek, Roman, and Byzantine Studies 58 (2018) 349–365 L’anthroponymie montre que les adjectifs ci-dessus, ap- partenant très probablement au registre familier, étaient plus fréquemment employés que les mentions chez les lexicographes ne le laisseraient penser.7 Des sobriquets ayant comme point de départ l’adjectif µυτ(τ)ός apparaissent dans plusieurs régions hellénophones depuis le Ve s. av. J.-C. : Μῦττος, Μυτίς, Μύτων, 1375) et les lexiques byzantins en attestent l’usage chez Sophocle (fr.1072 TrGF; cf. Εtym.Magn. 595) et Callimaque (fr.533 Pfeiffer ; cf. Etym.Gud. 400). Dans les trois cas, µυνδός est associé aux poissons et à leur proverbiale aphasie ; cf. πολὺ ἀφωνότερος ἔσοµαι τῶν ἰχθύων « Je resterai plus muet que les poissons » (Luc. Gall. 1) et fr. être muet comme un poisson. L’accentuation récessive chez Hésychius et dans les Etymologica (cf. Etym.Gud. 400) semble être une faute entraînée par l’accent du toponyme Μύνδος. L’oxytonèse de µυνδός est explicitement mentionnée par Étienne de Byzance (β 26 Biller- beck). 7 Pace G. Rolhfs, Lexicon Graecanicum Italiae Inferioris. Etymologisches Wörterbuch der unteritalienischen Gräzität2 (Tübingen 1964) 343–344, ni míta « (chèvre) avec de petites oreilles » en chypriote moderne, ni [éga] míndo « [chevre] avec de petites oreilles » dans le dialecte de Bova de Calabre (cf. également crapa mínda à Reggio et sicil. mínda, mínna, et mígna) ne peuvent être associés avec les adjectifs anciens µυττός et µυνδός. Le changement sémantique « muet » > « avec de petites oreilles » est tout sauf naturel. Quant à míta (cf. aussi mitoúa, mítaina, mítissa), il s’agit une troncation de chyp. mod. mítil(l)os, cf. déjà en grec ancien µιτύλαν … αἶγα (Theoc. Id. 8.86) et avec métathèse /i...y/ > /y...i/ µύτιλον· ἔσχατον ἀφ’ οὗ καὶ τὸν νεώτατον. οἱ δὲ καὶ τὸ ἀποβαῖνον. καὶ ὁ νήπιος. καὶ ὁ νέος « mytilon : dernier, d’où aussi le plus jeune. Pour d’autres aussi l’évènement ; le bébé ; le jeune » (Hesych. µ 1991). L’adjectif apparaît dans l’onomastique moderne de l’île (Mitillí). Pour Μιτύλος et Μίτυς dans l’anthroponymie ancienne, voir J. Curbera, « Simple Names in Ionia, » dans R. Parker (éd.), Personal Names in Ancient Anatolia (Oxford 2013) 133–134. D’après M. Egetmeyer, « Zur kyprischen Onomastik, » Kadmos 32 (1993) 29– 30, cet adjectif apparaitrait en chypr. mu-ti-lo /Mut(t)il(l)os/. D’autres étymo- logies ont été proposées pour míndo/mínda, etc. : lat. menda « défaut physique » et lat. tardif et médiéval mendus « faux » (voir G. Rolhfs « La terminologia pastorale dei Greci di Bova (Calabria), » RLiR 2 [1926] 278), ou bien *MINUUS > minna avec hypercorrection -nn- > -nd- provoquée par le dévelop- pement ND > -nn- et avec influence de la terminaison de l’adjectif [éga] ásamo « chèvre qui n’est pas marquée » (voir G. Alessio, « Nuovo contributo al pro- blema della grecità dell’Italia meridionale, » RIL 72 [1938–1939] 154–156). 352 À PROPOS DE ΜΥΚΟΣ « MUET » ————— Greek, Roman, and Byzantine Studies 58 (2018) 349–365 Μυτᾶς, Μυτίων, Μυττίνα, etc.8 Les formes sans gémination garantissent l’existence de *µυτός « muet ».9 Quant à µύτις (ms. µύτης), il pourrait s’expliquer comme un sobriquet portant l’une de ces deux finales à valeur hypo- coristique. En effet, dans le Mime 4 d’Hérondas, le patronyme de Βατάλη est Μυττῆς < *Μυττέης (35–36 ; gén. Μυττέω). Le mimographe y joue très vraisemblablement sur le nom de la fille, très proche phonétiquement de *βατ(τ)αρός « bègue », et sur celui de son père « muet ».10 Parallèlement, le nom d’un κανθα- ροποιός dans une épigramme d’Érétrie est Μῦτις (acc. -ιν), dont la première syllabe est longue d’après la métrique.11 Quoique l’emplacement de la glose dans l’ordre alphabétique parle plutôt en faveur de µῦτ(τ)ις / Μῦτ(τ)ις, le type µυτ(τ)ῆς / Μυτ(τ)ῆς ne peut pas être exclu. Par ailleurs, les anthroponymes Μῦννος, Μύννων, Μύννιον, etc., garantissent un adjectif non attesté *µυνός/*µυννός,12 µυ- ναρός mentionné ci-dessus en étant un dérivé, comme νε-αρός, 8 Voir O. Masson, « Quelques noms de magistrats monétaires grecs, » RN 24 (1982) 20–23 (= Onomastica graeca selecta I–II [Paris 1990] 402–405 ; ci- après OGS), avec bibliographie précédente ; Curbera, dans Personal Names 135. L’anthroponyme chypr. mu-ti-lo /Mut(t)il(l)os/ pourrait entrer dans cette série, mais voir n.7 pour une autre hypothèse. 9 Pour le rare composé Κλεομυτ(τ)άδας, voir en dernier lieu Cl. Brixhe, « La Pamphylie. Peuplement et dialecte : 40 ans de recherche, » Kadmos 52 (2013) 188–189. 10 Pour d’autres interprétations sur Βατάλη je renvoie à L. Di Gregorio, Eronda. Mimiambi I–IV (Milan 1997) 276, et à Curbera, dans Personal Names 120–121. Or, je dois signaler qu’O. Masson, « En marge du Mime II d’Hérondas : les surnoms ioniens Βάτταρος et Βατταρᾶς, » REG 83 (1970) 361 n.3 (= OGS 116 n.3), attire l’attention sur un fait intéressant et souvent ignoré par les commentateurs modernes : chez Hérondas la première syllabe de Βατάλη occupe la position du 1er longum (4.35) et du 4e longum (4.37). Dans le premier vers une brève se justifierait par l’« anaclase choriambique » (– ⏑ ⏑ – au lieu de ⏑ – ⏑ –). Pourtant, cette explication est impossible dans le second cas. À mon avis, dans les deux cas le scribe du papyrus a omis d’écrire la géminée expressive du nom, attestée ailleurs (Βάτταλος et Βατταλῖνος). 11 IG XII.9 292 [GVI 113]. 12 Voir J. Curbera, « Lexicographica et onomastica Graeca, » Philologus ALCORAC ALONSO DÉNIZ 353 ————— Greek, Roman, and Byzantine Studies 58 (2018) 349–365 νηρός ( : νεός) et *βαττ-αρός ( : *βαττός « bègue »).13 Des anthroponymes dérivés de µυνδός et de µυδός sont moins certains. Les Helléniques d’Oxyrhynchos attestent un personnage peut-être thasien appelé Μῦνδος/Μύνδος.14 Dans les rares cas où Μύδων apparaît dans les sources historiques (Théra, Ténos),15 il peut s’expliquer comme un héronyme (cf. Μύδων chez Homère pour deux troyens), utilisé comme anthropo- nyme,16 mais, à mon avis, un sobriquet ne saurait être exclu. Enfin, Μύλλος est un sobriquet associé à µύλλον « lèvre », qui ne doit pas être séparé du nom de femme attique Μύλλαρον.17 Le sens de µυλλός chez les lexicographes anciens n’est pas clair,18 mais le grec moderne standard et ses dialectes préservent encore plusieurs formes qui expliquent le sens ancien : µουλλός « silencieux, introverti, qui cache sa pensée » (Chypre, Dodéca- nèse), µουλλώννω « rester en silence, fermer les lèvres » (Cos, Karpathos, etc.), cf. µουλώνω « rester caché, en silence ». Cette famille se rattache de toute évidence à la syllabe imitative µύ/µῦ. 160 (2016) 256–257. 13 Voir P. Chantraine, La formation des noms en grec ancien (Paris 1933) 227– 228. 14 Voir O. Masson, « Une série des sobriquets grecs : les noms Κιβᾶς, Κίβις, etc., » REG 80 (1967) 30 (= OGS 96), et R. A. Billows « Hellenika Oxyrhynchia (66), » dans I. Worthington (éd.), Brill’s New Jacoby F 3 (2016 ; ). 15 Un présumé Μύδων, père du philosophe athénien ou milésien Archélaos est un fantôme, voir les notes dans Diels et Kranz 60 A 1 et 2. 16 Voir F. Bechtel, Die historischen Personennamen des Griechischen (Halle 1917) 575. Le nom est considéré un emprunt à une langue anatolienne par H. von Kamptz, Homerische Personennamen. Sprachwissenschaftliche und historische Klassifi- kation (Göttingen 1982) 309, et par P. Wathelet, Dictionnaire des Troyens de l’Iliade I (Liège 1988) 765. 17 Voir O. Masson, « Le nom de Battos, fondateur de Cyrène, et un groupe de mots grecs apparentés, » Glotta 54 (1976) 94–95 (= OGS 279–280), et pour d’autres attestations, A. Tziafalias et L. Darmezin, « Dédicaces d’affranchis à Larissa (Thessalie), » BCH 139–140 (2015–2016) 160. 18 Cf. σιλλαίνει· µυλλαίνω διὰ τῶν ὀφθαλµῶν σκώπτει καὶ µυλλίζει (Phot. σ 209 Theodoridis), ἐµύλλανεν· ἐµυκτήρισεν (Hesych. ε 2521). 354 À PROPOS DE ΜΥΚΟΣ « MUET » ————— Greek, Roman, and Byzantine Studies 58 (2018) 349–365 2. μυκός et le dossier anthroponymique Les modernes n’ont pas manqué de relever le rapport entre les adjectifs µυττός, µυδός, µυνδός, *µυν(ν)ός, et µυναρός, tous avec le sens « muet », et une autre glose du lexique d’Hésychius : µυκός· ἄφωνος, ὡς εἴ τις εἴποι µυσαττόµενος. [µύκλα· µεγ<ά>λ<η>] καὶ οἱ µὲν τὸν κακοήθη καὶ σκολιὸν ἄνθρωπον· οἱ δὲ τὸν ἀλαζόνα « mykos : sans voix, comme si l’on disait dé- goûté [mykla : grande] ; pour certains, la personne méchante et tordue ; pour d’autres, le vantard » (µ 1833; ms. µεγλ). Le lemme µυκός ne se trouve pas à la place attendue (peut-être parce qu’originellement le lemme était une forme féminine *µυκή ?).19 Suivant M. Musurus, M. Schmidt (dans sa première édition d’Hésychius) et K. Latte suppriment µύκλα· µεγ<ά>λ<η>, en considérant que le reste fait partie du lemme µυκός. Cependant, l’apparent développement sémantique ἄφωνος > κακοήθης, σκολιός, ἀλαζών (« muet » > « méchant ») est très douteux. Étant souvent associées à des handicaps in- tellectuels (e.g., ἐνεός « muet » et « stupide », κωφός « sourd » et « bête »), la surdité et l’aphasie ne se rapportent jamais à des défauts moraux.20 En réalité, µύκλα, le lemme supprimé par M. Musurus, se trouve alphabétiquement à sa place21 et les adjectifs suivants (κακοήθης, σκολιός, et ἀλαζών) sont très proches tant de la glose µύκλοι· […] καὶ οἱ λάγνοι, καὶ ὀχευταί « mykloi : les débauchés ; et baiseurs » (Hesych. μ 1836) que des scholies à deux passages de Lycophron, où µύκλος est utilisé (Alex. 771 et 816).22 À mon 19 Quant à µυσαττόµενος « dégoûté », il s’agit très probablement d’une explication ad hoc à partir du contexte où le mot était utilisé. 20 Voir M. L. Edwards, Physical Disability in the Ancient Greek World (diss. Univ. Minnesota 1995) 101. Cf. angl. dumb « muet » et « idiot ». 21 C’est le choix de M. Schmidt dans sa deuxième édition (Hesychii Alexan- drini Lexicon [ Jena 1867]). 22 Cf. οἱ δὲ µύκλους φασὶ τοὺς κατωφερεῖς εἰς γυναῖκας. εἴρηται δὲ ἀπὸ ἑνὸς Μύκλου αὐλητοῦ κωµῳδηθέντος ὑπὸ Ἀρχιλόχου ἐπὶ µαχλότητι « D’autres appellent myklous ceux qui sont attirés par les femmes. On le dit d’un certain Myklos, joueur de flûte, ridiculisé par Archiloque (fr.270 West) à ALCORAC ALONSO DÉNIZ 355 ————— Greek, Roman, and Byzantine Studies 58 (2018) 349–365 avis, µύκλα de µ 1833 et ce qui suit sont les restes d’un com- mentaire ancien sur ces deux passages. Le texte à partir de µύκλα est l’avatar de compilations successives dont le lexique du philologue alexandrin a été l’objet, à la suite desquelles le lemme µύκλος a été par inadvertance subsumé dans la glose µύκλα, elle-même victime d’un brutal abrégement. Par conséquent, seul le sens ἄφωνος correspond au lemme µυκός. Un petit groupe d’anthroponymes montre que μυκός « sans voix » appartenait, tout comme µυτ(τ)ός, *µυννός, µυνδός (cf. supra § 1), au registre familier. Il a été utilisé comme surnom dans plusieurs documents d’Asie Mineure (les attestations ci-dessous sont présentées par ordre géographique) : Μύκκου (patronyme de Ἄθανος) apparaît dans la liste de citoyens d’Aigai à la fin d’un décret hellénistique de cette cité.23 En rapprochant la forme du chypr. ṃụ-ka-u (voir infra), qui est mentionné dans LGPN I s.v. Μύκκας, les éditeurs de l’inscription interprètent Μύκκου comme le génitif d’un *Μύκκας ou *Μύκκης.24 Même si la morphologie du génitif des noms en -ας/-ης dans le document, rédigé pour l’es- sentiel en langue commune, n’exclut pas cette interprétation (cf. les génitifs Φαΐτα l. 69 et Ἑρµαγόρου 69–70), il me semble préférable d’associer le génitif Μύκκου, avec gémi- nation affective, aux formes pamphyliennes Μύκυ/Μούκου mentionnées ci-dessous. Ἀρτεµίδω(ρος) / Μυκο[ est la légende d’un tétradrachme de Magnésie du Méandre d’époque hellénistique.25 Comme cause de sa lubricité » (schol. Alex. 771b Leone). Je reviendrai dans un autre travail sur les deux passages de Lycophron, qui, d’après moi, ont été mal interprétés par les anciens et les modernes. 23 SEG LIX 1406.70 (IIIe s. av. J.-C.). 24 H. Malay et M. Ricl, « Two New Hellenistic Decrees from Aigai in Aiolis, » EpigrAnat 42 (2009) 32. 25 SNG München 606 (avers : tête d’Athéna à casque ; revers : cavalier avec lance au cheval et légende). Mionnet III 145 n° 623, lisait dans la même mon- naie ΜΑΓΝΗΤΩΝ ΑΡΤΕΜΗΔΩΡΟΣ (sic) ΛΥΚΟΜ, qui a été ensuite interprété par O. Kern, I.Magnesia p. xxii (cf. aussi 180 et 187), comme Ἀρτεµίδωρος 356 À PROPOS DE ΜΥΚΟΣ « MUET » ————— Greek, Roman, and Byzantine Studies 58 (2018) 349–365 dans d’autres monnaies hellénistiques de cette cité, il pour- rait s’agir soit de deux magistrats (Μῦκο[ς]), soit plus pro- bablement d’un magistrat suivi de son patronyme (Μύκο[υ]). Μύκυ et Μούκου sont attestés dans deux timbres amphoriques de Pergé.26 Le second présente l’orthographe <ΟΥ> pour habituelle dans les documents de cette région. À mon avis, ce sont des génitifs de *Μῦκος > pamph. *Μῦκυς. Des nominatifs *Μύκας ou *Μυκᾶς ne semblent guère possibles, car au génitif on s’attendrait respectivement à *Μύκαυ et *Μυκᾶϝος ou *Μυκᾶτυς/*Μυκᾶτους.27 Μύκου est le nom de l’arrière-grand-père de Σῶσος dans une épitaphe de la cité pisidienne de Kibyra : Σῶσον γ´ Μύκου (I.Kibyra 59.3–4, Ier av.–Ier ap. J.-C.). Th. Corsten présente comme parallèle un Μύκης attesté à Olonte, mais ce rap- prochement est invraisemblable à cause de la différence dans la flexion de la forme crétoise (gén. Μύκητος).28 Comme dans le cas précédent d’Aigai, on peut hésiter entre *Μύκης (avec suffixe -ας/-ης, cf. infra chypr. ṃụ-ka-u) et Μῦκος. Il est possible que la famille de Σῶσος ait été originaire de la région voisine de Pamphylie. À côté de Μῦκ(κ)ος/Μύκ(κ)ος,29 les textes grecs de plusieurs régions livrent également des noms dérivés de µυκός avec les suffixes de masculin substantivant et individualisant -ων et -ας/-ης, ainsi que du féminin -ίς, tous deux habituels dans l’anthroponymie (ici les attestations sont aussi présentées par ordre géographique) : Λυκοµ[ήδους]. L’ethnique ne figure pas dans la transcription de la collection de Munich. 26 Cl. Brixhe, Timbres amphoriques de Pamphylie (Alexandrie 2012) n° 299 et 294 (IIe–Ier s. av. J.-C.). 27 Voir Cl. Brixhe, Le dialecte grec de Pamphylie. Documents et grammaire (Paris 1976) 99, et pour -ᾶϝος et -ᾶτυς/-ᾶτους, 105. 28 Voir I.Cret. I XXII 38. Cette forme témoigne très vraisemblablement de l’usage de µύκης « champignon » comme sobriquet. 29 Pour la quantité de la voyelle, voir n.4. ALCORAC ALONSO DÉNIZ 357 ————— Greek, Roman, and Byzantine Studies 58 (2018) 349–365 Μύκων est, d’après une inscription honorifique lue par Pau- sanias dans l’Altis d’Olympie, le παιδοτρίβης d’un boxeur samien anonyme, vainqueur entre ca. 380 et 365.30 Puisque l’inscription louait aussi l’excellence des Samiens dans les compétitions sportives et dans les batailles maritimes, Μύκων provient vraisemblablement de la même cité.31 Μούκωνος se lit dans un catalogue militaire d’Orchomène daté de ca. 235–230 av. J.-C.32 Comme cette partie de l’in- scription n’est connue que par le fac-simile d’A. R. Rangavis et contient d’autres erreurs, il a été proposé de corriger la lecture du savant grec et d’éditer le banal Μού<ρ>ωνος.33 Or, R. Meister considère, correctement à mon avis, que les autres attestations de Μύκων déjà connues à son époque (cf. le παιδοτρίβης samien et l’artiste de l’intaille mentionné ci- dessous) confirmeraient la lecture de Rangavis.34 Μύκων est un assistant (ὑπηρέτης) du conseil d’Héraclée en 30 L. Moretti, Olympionikai. I vincitori negli antichi agoni olimpici (Rome 1957) 118 n° 399. 31 Paus. 6.2.9. Dans l’épigramme gravée sur la base de la statue honorant le fils de Tauréas, pythionikos à Delphes vers 380–370 av. J.-C. (CEG 801), J. Ebert, « Epigraphische Miszellen, » WissZeitHalle 16 (1967) 414–415, a voulu trouver une autre attestation du même Mykôn de Samos : Πατρίδος [ἐκ Σαµίης ὁ Μ]ύκ̣ων. Or, cette reconstruction est très douteuse (cf. Hansen ad CEG 801 et K. Hallof, S. Kansteiner, et L. Lehmann, « Daidalos (Δαίδαλος) aus Sikyon, » dans S. Kansteiner et al. [éds.], Der Neue Overbeck. Die antiken Schriftquellen zu den bildenden Künsten der Griechen II [Berlin 2014] 537–538). La reconstruction d’Ebert impliquerait par ailleurs une syllabe longue à la place d’une brève (mais cf. supra n.4 sur la possibilité d’une voyelle brève dans la syllabe imitative µῦ/µύ). 32 ΙG VII 3174.36, d’après la copie d’A. R. Rangavis dans ses Antiquités helléniques II (Athènes 1855) 830 n° 1306. W. M. Leake, qui avait copié aussi cette inscription (Travels in Northern Greece II [London 1835] tab. VIII n° 37), ne reproduit pas les lignes 35–40 (« 32 lines follow, much defaced »). 33 K. Keil, « Zur Sylloge inscriptionum Boeoticarum, » Jahrbücher für klassische Philologie Suppl. 4 (1863) 632. Μούρων est attesté à Thespies et à Akraiphia. 34 R. Meister, « Die inschriftlichen Quellen des böotischen Dialekts [I], » Beiträge zur Kunde der indogermanischen Sprachen 5 (1880) 210 (cf. SGDI 483). 358 À PROPOS DE ΜΥΚΟΣ « MUET » ————— Greek, Roman, and Byzantine Studies 58 (2018) 349–365 Lyncestide ou d’une autre cité inconnue du sud de la région.35 Μυκκίς apparaît dans une épitaphe d’Érétrie.36 Μύκωνος est le patronyme de Ὕγεια dans un monument funéraire de basse époque d’Attaleia de Pamphylie.37 ṃụ-ka-u apparaît dans une dédicace datée du VIe s. av. J.-C. et trouvée dans le sanctuaire situé sur la colline de Rantidi près de l’ancienne Paphos.38 Avec beaucoup d’hésitation, T. B. Mitford et O. Masson interprètent cette forme comme le génitif d’un nom Μύκας ou Μύκκας, en le rapprochant de Μυκκίς (cf. supra). À mon avis, cette dernière hypothèse va dans la bonne direction, car les documents syllabiques mycéniens et chypriotes, ainsi que d’autres sources grecques anciennes, attestent des sobriquets déadjectivaux en -ās :39 myc. e-ru-ta-ra /Eruthrās/ (PY) vs e-ru-to-ro /Eruthros/ (KN) (cf. ἐρυθρός « rouge »), myc. de-we-ra /Dweilās/ (KN) vs ḍẹ-we-ro /Dweilos/(PY) (cf. δειλός « lâche »), myc. ki-nu-ra /Kinurās/ (PY), chyp. Κινύρας (cf. κινυρός « plaintif »), myc. ka-ta-wa /Katarwās/ (PY, KN) (cf. arc. κάταρϝος « maudit »), béot. Βρόχας (gén. -αο : éol. βρόχυς = βραχύς « court »).40 Le nom chypriote *Μύκας (gén. ṃụ-ka-u) rentre parfaitement dans ce 35 ΕΑΜ Ι 173.1 (épitaphe de date indéterminée). La plaque, trouvée près de Kratéro au nord-ouest de Florina, semble aujourd’hui disparue et l’épitaphe n’est connue que par une copie de S. Dimakopoulos. Pour le conseil d’Héra- clée, voir F. Papazoglou, Les villes de Macédoine à l’époque romaine (Athènes 1988) 263. 36 IG XII.9 431 (IVe s. av. J.-C.). L. Robert, Noms indigènes dans l’Asie-Mineure gréco-romaine I (Paris 1963) 57 n.2, avait annoncé une étude sur ce nom qu’il n’a jamais publiée (sauf erreur de ma part). 37 K. Lanckoroński-Brzezie, Städte Pamphyliens und Pisidiens I (Vienne 1890) 160 n° 15.1. 38 I.Rantidi n° 39. D’après Egetmeyer, Kadmos 32 (1993) 28–29, le nom aurait une origine anatolienne. 39 Voir C. J. Ruijgh, Études sur la grammaire et le vocabulaire du grec mycénien (Amsterdam 1967) 214 et 219. 40 Un nominatif *Μυκᾶς aurait en chypriote un génitif -a-(w)o-se/-a-(w)o (voir M. Egetmeyer, Le dialecte grec ancien de Chypre I [Berlin 2010] 420). ALCORAC ALONSO DÉNIZ 359 ————— Greek, Roman, and Byzantine Studies 58 (2018) 349–365 système.41 Μύκωνος apparaît dans une intaille datée du Ier s. av.-Ier s. ap. J.-C.42 Tant la figure représentée (muse assise regardant une masque) que l’inscription sont considérées comme anciennes et non comme de faux d’époque moderne.43 Le même génitif, de toute évidence la signature de l’artiste, apparaissait, semble-t-il, sur une autre gemme, aujourd’hui perdue, avec le relief d’une tête d’homme.44 Du point de vue sémantique, les anthroponymes *Μῦκος/ *Μῦκκος (ou *Μύκος/*Μύκκος), *Μύκας, Μυκκίς, et Μύκων se rapprochent des anthroponymes Μῦττος, Μύτων, etc., et Μῦν- νος, Μύννων, etc., discutés plus haut (§ 1), ainsi que d’autres surnoms tirés des handicaps de la voix : Βάττος, Βάτταρος, Battara ; cf. *βαττός, *βατταρός « bègue » (voir § 3).45 Κιβᾶς, Κίβις, et Κιβῦς ; cf. la glose chypriote κιβόν· ἐνεόν « kibon : muet » (Hesych. κ 2602; ms. κίβον).46 Μόγγος ; cf. µογγός « celui qui a une voix peu claire » et gr. mod. µουγγός « muet ». Ἀναστάσιος ὁ Τραυλός, un poète d’époque byzantine ; cf. τραυλός « bègue ».47 41 Pour l’ethnique Μεγαρεύς comme nom personnel, voir Bechtel, HPN 540. Je n’ai pas d’explication pour mu-ke-i dans un graffito chypriote du IVe s. av. J.-C. en Égypte (voir O. Masson, « Les graffites chypriotes alphabétiques et syllabiques, » dans Cl. Traunecker, F. Le Saout, et O. Masson, La chapelle d’Achôris à Karnak II [Paris 1981] 266 n° 16b iv et figure 4). 42 M. Henig, Classical Gems. Ancient and Modern Intaglios and Cameos in the Fitzwilliam Museum Cambridge (Cambridge 1995) 94–95 n° 168 et Plate II. 43 A. Furtwängler, Die antiken Gemmen II (Leipzig 1900) 241–242. 44 Voir P. Zazoff, Die antiken Gemmen (Munich 1983) 321 n.96, et E. Zwierlein-Diehl, « Gemmen mit Künstlerinschrifte, » dans V. M. Strocka (éd.), Meisterwerke. Internationales Symposion anlässlich des 150. Geburtstages von Adolf Furtwängler (Munich 2005) 324 n.24. 45 Voir H. Solin, Die griechischen Personennamen in Rom2 (Berlin 2003) 754. 46 Voir Masson, REG 80 (1967) 27–30 (= OGS 93–96), et Egetmeyer, Dia- lecte 248. 47 D’après W. Schulze (compte rendu de l’édition d’Hérondas de R. 360 À PROPOS DE ΜΥΚΟΣ « MUET » ————— Greek, Roman, and Byzantine Studies 58 (2018) 349–365 Ψέλλος et Ψελλίων ; cf. ψελλός « qui articule mal ».48 Je dois signaler que mon hypothèse n’est pas la seule possible. Il a été proposé que pamph. Μύκυ et Μούκου procèderaient du radical de µυκάοµαι « mugir », et en particulier présent dans les composés du type ἐρίµυκος « aux mugissements sonores » (Hom.+), βουµῦκοι « bruits souterrains semblables aux mugisse- ments des vaches » (Arist.), εὔµυκος « aux bons mugissements » (Erycius+), µεγάµυκος « aux grands mugissements » (Hesych.), dont *Μῦκος serait une forme tronquée.49 Du point de vue sémantique, cette famille de noms devrait alors être associée à d’autres sobriquets liés à la voix, comme Βρύχων et Βρέµων.50 Cette hypothèse, qui semble plausible, se heurte pourtant à un petit obstacle : malgré les adjectifs en °µυκος mentionnés ci- dessus, l’anthroponymie grecque n’atteste jusqu’ici des com- posés en °µυκος, même s’ils auraient pu intégrer des séries très productives dans la formation de noms des personnes (cf. p. ex., Ἐρίτιµος, Ἐρίµναστος, Εὔδοτος, Μεγάτιµος). Il faut également mentionner un dernier possible anthropo- nyme qui n’a rien affaire avec µυκός « muet ». À Dodone dans une lamelle oraculaire datée de la fin du Ve s. av. J.-C., on lit περὶ Μυκᾶνος ΕΝΟΚΙΟΝΙΩΙ, d’interprétation très incertaine.51 Les éditeurs hésitent entre deux hypothèses possibles pour rendre compte de περὶ Μυκᾶνος : a) il s’agit de la personne dont il est question dans la consultation ou dans la réponse ; b) il s’agit d’une référence spatiale et Μυκᾶνος est donc un toponyme. Tout en acceptant la première hypothèse, J. Curbera propose Meister, BPhW [1895] col. 7–8 = Kleine Schriften [Göttingen 1934] 680), *Τραύλη se cacherait derrière lat. Balba (cf. balbus « bègue ») chez Lucrèce (4.1164), dans un passage où les mots grecs abondent et qui semble être in- spiré d’un ouvrage poétique grec inconnu (voir C. Bailey, Lucretius. Commentary III [Oxford 1947] 1310–1311). 48 Voir Robert, Noms indigènes 258–260. 49 Voir Brixhe, Timbres 150. 50 Voir Bechtel, HPN 496–497. 51 S. I. Dakaris, I. Vokotopoulou, et A. Christidis, Τα χρηστήρια ελάσματα της Δωδώνης των ανασκαφών Δ. Ευαγγελίδη (Athènes 2013) 284 n° 1118A. ALCORAC ALONSO DÉNIZ 361 ————— Greek, Roman, and Byzantine Studies 58 (2018) 349–365 d’y voir le génitif d’un anthroponyme masculin *Μυκᾶς.52 D’après J. Curbera, il s’agirait d’un nom dérivé de µυκάοµαι « mugir », comme Λαρυνᾶς (λαρύνω « roucouler ») et Τιττυβᾶς (τιττυβίζω « piauler comme une hirondelle »). Cependant, ni le génitif -ανος des sobriquets et des formes courtes en -ᾶς, attestée en Thessalie et en Macédoine à une époque plus tardive,53 ni la flexion en nasal des anthroponymes féminins indigènes en pays illyrien (type Aplo/Aplonis) ne semblent des parallèles qui puissent expliquer de manière satisfaisante Μυκᾶνος. En effet, le génitif -ᾶ est bien attesté dans des documents hellénistiques de l’Épire.54 Ce problème morphologique peut être surmonté en postulant un dérivé en -u̯on- de µῡκά̄/µῡκή « grand bruit, mugissement » : *Μυκάϝων > *Μυκάων ou *Μυκάν, gén. Μυκάωνος ou Μυκᾶνος (cf. Ἀλκµάωνος et Ἀλκµᾶνος).55 Attesté à l’époque classique, µῡκά̄/µῡκή est très vraisemblablement un déverbatif de hom. aor. µῠκ-εῖν, parf. µέ-µῡκ-α, et le présent µῡκάοµαι, déjà chez Homère, en serait fait dénominatif.56 L’adjectif ἐρί- µυκος « aux mugissements sonores » (Hom.+) s’explique comme un composé avec un second membre nominal (cf. hom. ἐρίτιµος « d’un très grand honneur »). Par conséquent, *Μυκάων/ *Μυκάν appartiendrait au groupe d’anthroponymes en -άων qui 52 Cf. Dakaris et al., Τα χρηστήρια 423 et 428. 53 Voir L. Dubois, « Des noms en -ᾶς, » dans A. Alonso Déniz et al. (éds.), La suffixation des anthroponymes grecs antiques (Genève 2017) 321. 54 Cf. Νικᾶ (I.Bouthrotos 53.5, post 163 av. J.-C.), Τροχιλλᾶ (167.8, post 163), Τροχιµµᾶ (52.5, post 163), Ὀλυµπᾶ (SEG XXVII 240b, Nikopolis, Ier s. ap. J.- C.). 55 Voir en dernier lieu E. Granata, « I nomi di persona in -ᾱ(ϝ)ον- nella poesia epica arcaica, » RivFil 141 (2013) 5–45. 56 Cf. dat. pl. µυκαῖσι (Aristias fr.6 TrGF) et µυκά· µύκησις (Hesych. µ 1818). Voir E. Tichy, Onomatopoetische Verbalbildungen des griechischen (Vienne 1983) 110–111. Il semble qu’Athénée (60B), la source du trimètre d’Aristias, a compris à tort µύκαισι, dat. pl. de µῠ́κα/µῠ́κη « champignon ». Au lieu de µυκή, chez Homère est utilisé le déverbatif µυκηθµός. Le substantif µυκή est généralement tenu pour un dérivé inverse (cf. P. Chantraine, Dictionnaire étymologique de la langue grecque … supplément [Paris 2009] 692, s.v. µυκάοµαι). 362 À PROPOS DE ΜΥΚΟΣ « MUET » ————— Greek, Roman, and Byzantine Studies 58 (2018) 349–365 sont des dérivés de noms d’action (Μαχάων, Ἀρετάων, Ἀλκµάων, etc.).57 3. Béotien Μουκρῖνος Deux membres d’une famille de Hyettos en Béotie portent le nom Μουκρῖνος à l’époque hellénistique : le père du polé- marque Damôn (Δάµωνος Μουκρίνω, IG VII 2822.2, 216 av. J.-C.)58 et son petit-fils, le conscrit Μουκρῖνος Δάµωνος (2827.8, ca. 208–176). À mon avis, cet anthroponyme n’a pas été jusqu’ici correctement interprété. On a voulu y trouver un sobriquet tiré de µύκλος, dont il a été question plus haut, avec une évolution κλ > κρ.59 Pourtant, le changement /l/ > /r/ ne se produit jamais après consonne, mais toujours en position pré-consonantique : p. ex., χαρκεύς dans des inscriptions tardives, gr. mod. αδερφός, σάρπα, top. crét. Χάρκια, etc. De manière sporadique, les inscriptions béo- tiennes attestent cette évolution, comme dans les anthro- ponymes hellénistiques de Tanagra Σαρπιγγίς et Σαρπιγγίων ( : σάλπιγξ « trompette »), mais jamais dans le groupe -Cl-. Il faut également écarter une explication de Μουκρῖνος à partir d’un composé à second membre °κρινος (cf. crét. Τιµό- κρινος), dont le premier membre resterait sans explication. En mycénien, la forme mu-ka-ra (KN) a été interprétée comme un anthroponyme composé /Mū-k(a)rās/ « à la tête de souris »,60 qui serait à rapprocher de a3-ka-ra /Aik-k(a)rās/ « à la tête de 57 La forme Μυκώτας est un fantôme. Il faut y lire Μυρώτας, voir en der- nière lieu L. Bernabó-Brea, M. Cavalier, et L. Campana, Meligunìs Lipára XII Le Iscrizioni lapidarie greche e latine delle Isole Eolie (Palerme 2003) 187 n° 234 Tav. LXXXIX.2. Pour l’analyse du nom, voir L. Dubois, « Alphabet, onomastique et dialecte des îles Lipari, » REG 118 (2005) 220. 58 Lecture confirmée par R. Etienne et D. Knoepfler, Hyettos de Béotie (Athènes/Paris 1976) 100. 59 Voir R. Meister, « Die inschriftlichen Quellen des böotischen Dialekts [II], » Beiträge zur Kunde der indogermanischen Sprachen 6 (1881) 33. 60 Voir M. Meier-Brügger, « Zu griechisch µυχαρίς und ἐκατογχάρᾱ, » Glotta 67 (1989) 45. Pour des composés en µυ- devant consonne, voir Chan- traine, Dictionnaire 697–698 s.v. µῦς. ALCORAC ALONSO DÉNIZ 363 ————— Greek, Roman, and Byzantine Studies 58 (2018) 349–365 chèvre » (KN).61 En grec postérieur sont attestés Βοῦκρις et peut-être Βοῦκ[ρο]ς,62 qui, d’après F. Bechtel, seraient des troncations de composés à second membre °κρᾱνος « tête » (cf. βούκρανος « à la tête de vache », ταυρόκρανος « à la tête de taureau »). Or, °κρος apparaît dans deux gloses chypriotes qui montreraient l’avatar régulier des composés avec un second membre en *°ḱrh2-o- de *ḱr ̥-ḗh2 > κάρᾱ/κάρη « tête » :63 *en-ḱrh2-o- > *ἔγκρος > ἴγκρος « ce qui se trouve à l’intérieur de la tête » et *leúko-kro- > λευκρός (avec haplologie) « à la tête brillante » > « chauve ».64 En principe, un composé en proto- grec *mū-krāsno- > *Μύ-κρᾱνος (puis tronqué en *Μυκρ°) ou *mū-kr-o- (dont le deuxième membre trouverait son origine dans *°ḱrh2-o-) > *Μῦκρος « à la tête de souris » aurait servi de base pour un dérivé *Μυκρ-ῖνος. Pourtant, l’interprétation de myc. mu-ka-ra comme anthroponyme étant loin d’être certaine65, cette forme ne saurait être utilisée comme parallèle de Μουκρῖνος. 61 Voir E. Risch, « Mykenisch seremokaraoi oder seremokaraore, » SMEA 1 (1966) 65 n.31 (= Kleine Schriften [Berlin 1981] 471 n.31), et A. Leukart, Die frühgriechischen Nomina auf -tās und -ās (Vienne 1994) 223–224. D’autres in- terprétations de a3-ka-ra sont évidemment possibles : e.g. /Aiglā/ (nom de femme). 62 Pour la lecture Βοῦκ[ρο]ς, voir O. Masson, « Quelques noms macé- doniens dans le traité IG I2, 71 = IG I3, 89, » ZPE 123 (1998) 118 (= OGS III [Genève 2000] 293). 63 Voir R. S. P. Beekes, The Development of the Proto-Indo-European Laryngeals in Greek (La Haye/Paris 1969) 243–245, et A. J. Nussbaum, Head and Horn in Indo-European (Berlin 1986) 72–73. D’autres noms à flexion hystérodynamique présentent en grec un degré réduit lorsqu’ils apparaissent comme second élément de composé : cf. hom. (éol.) ὄ-πατρ-ος (< *sm-̥ph2tr-ii̯o-), °ανδρ-ο-ς (< *°h2nr̥-o-). 64 Voir Egetmeyer, Dialecte 66. Le changement d’accent *λεῦκρος > λευκρός reste inexpliqué. Une haplologie serait possible aussi à partir de *λεύκ-ακρος « qui a le sommet (ἄκρα) brillant » > « chauve » (cf. *ἡµι- µέδιµνον > ἡµέδιµνον, ἀµφι-φορεύς > ἀµφορεύς). Ce serait également l’origine de φαλακρός (< *φαλ-ακρ-ο-). 65 Voir G. Genevrois, Le vocabulaire institutionnel crétois d’après les inscriptions (VIIe–IIe s. av. J.-C.). Étude philologique et dialectologique (Genève 2017) 405, avec la bibliographie antérieure. 364 À PROPOS DE ΜΥΚΟΣ « MUET » ————— Greek, Roman, and Byzantine Studies 58 (2018) 349–365 Une autre possibilité d’explication s’ouvre devant nous si l’on part du petit dossier de sobriquets grecs tirés de l’adjectif µυκός (§ 2) : Μουκρῖνος serait un dérivé d’un adjectif *µυκρός jusqu’ici non attesté. Du point de vue formel, µυκός et *µυκρός « muet » font pendant à la paire µικός66 (µικκός) et µικρός (σµικρός) « petit »,67 µαλακός et βληχρός « faible, doux », toutes les deux peut-être d’une protoforme *ml̥h2-k-.68 Pour la dérivation *Μυκρός → Μυκρῖνος, on peut mentionner Μικρῖνος (Béotie), et plus habituellement Μικρίνας et Μικ(κ)ίνας.69 Même si *µυκρός n’est pas attesté, on a vu plus haut que certains surnoms témoignent de l’existence d’adjectifs autrement inconnus. Sans sortir du champ sémantique des handicaps liés à la parole, les noms du type Μύτων/Μῦτις et Μῦννος garan- tissent les adjectifs *µυτός (seul µυττός est attesté) et *µυνός/ *µυννός. Le nom du roi cyrénéen Βάττος mène O. Masson à proposer l’adjectif *βαττός « bègue ».70 Les surnoms Βάτταρος71 et Μύλλαρον confirment également les adjectifs *βατταρός « bègue » dérivé de *βαττός (cf. βατταρίζω) et *µυλλαρός de µυλλός « silencieux », tous les deux avec la finale -αρός mentionnée à propos de µυναρός (voir supra § 1). 66 Forme attestée à Athènes depuis le IVe s. av. J.-C. ; voir L. Threatte, Grammar of Attic Inscriptions I Phonology (Berlin/New York 1980) 508. 67 Ch. de Lamberterie, Les adjectifs grecs en -υς. Sémantique et comparaison (Lou- vain 1990) 195–197 § 87, présente de solides arguments contre l’hypothèse d’après laquelle µικρός aurait fait partie du « système de Caland », ce qui expliquerait la finale -ρός. 68 Pour une étymologie alternative, voir A. Blanc, « Étymologies homé- riques, » BSL 94 (1999) 317–338. 69 La forme myc. mu-ka-ra (si elle est vraiment un anthroponyme) pourrait représenter /Mūk̆r-ās/ (pour la dérivation en -ās, cf. supra § 2 à propos du gén. chyp. ṃụ-ka-u) vis-à-vis de mu-ko /Mūk̆-ōn/ (dans la liste des noms d’hommes PY An 172.5), mais d’autres interprétations ne sont pas exclues pour ce dernier, e.g. /Muskhōn/. 70 Voir Masson, Glotta 54 (1976) 93 (= OGS 278). 71 Voir O. Masson, « En marge du Mime II d’Hérondas : les surnoms ioniens Βάτταρος et Βατταρᾶς, » REG 83 (1970) 356–361 (= OGS 111–116). ALCORAC ALONSO DÉNIZ 365 ————— Greek, Roman, and Byzantine Studies 58 (2018) 349–365 4. Conclusion Dans ce travail, j’ai essayé de montrer que la petite série d’anthroponymes grecs en Μυκ(κ)- confirme le texte de la glose d’Hésychius µυκός « sans voix », un adjectif qui partage le sens « muet » avec µυτ(τ)ός, µυδός, µυνδός, *µυν(ν)ός, et µυναρός. À en juger par le témoignage isolé du nom béotien Μουκρῖνος, µυκός coexistait également avec un dérivé non attesté *µυκρός.72 Août, 2018 Laboratoire HiSoMA - UMR 5189 Maison de l'Orient et de la Méditerranée 5/7 rue Raulin F - 69365 Lyon cedex 07 France alcorac.alonso@mom.fr 72 Ce travail s’est bénéficié des commentaires et critiques d’un(e) relecteur/ relectrice anonyme de GRBS. Je tiens à remercier pour leurs suggestions J. Curbera, G. Genevrois, qui a aussi aimablement révisé et corrigé le français, Y. Kalliontzis, et tout particulièrement J. V. Méndez Dosuna.