Microsoft Word - IGWEBUIKE JOURNAL VOL. 3. NO. 5 IGWEBUIKE: An African Journal of Arts and Humanities Vol. 3 No 5, July 2017. ISSN: 2488-9210(Online) 2504-9038(Print) (A Publication of the Augustinian Institute) 1 L’EXÉGÈSE DE DEUX THÉOPHANIES L’ANCIEN TESTAMENTDANS LE SERMON 7 DE SAINT AUGUSTIN KOLAWOLECHABI, PHD, OSA, INSTITUTUMPATRISTICUMAUGUSTINIUM ROME, ITALY kolachabi@gmail.com Résumé Dans cet article qui est un extrait légèrement modifié de notre thèse doctorale, nous faisons une étude l’exégèse augustinienne de deux théophanies vétérotestamentaires: L’apparition de Dieu à Moise dans le buisson ardent et la manifestation des Trois Personnages à Abraham aux chênes de Mambré, dans son Sermon 7. Les évidences internes de ce texte indiquent que le prédicateur d’Hippone s’en prenait aux Ariens qui considéraient que le Fils est d’une nature différente et inférieure à celle du Père. Selon l’exégèse des hérétiques, c’est le Fils qui s’est toujours manifesté dans les théophanies de l’Ancien Testament parce que sa nature est visible contrairement à celle du Père. Dans la littérature patristique, nous retrouvons l’interprétation christologie des théophanies vétérotestamentaires même chez les Pères orthodoxes. Saint Augustin se démarque de ces prédécesseurs en faisant une exégèse qui n’attribue pas les théophanies exclusivement au Christ, mais offre une réflexion trinitaire. Il fait tout ceci pour contrecarrer les erreurs des Ariens qui peuvent facilement fourvoyer les fidèles. Somme toute, Saint Augustin retient que c’est Dieu en tant que tel ou la divinité qui s’est révélé par le ministère des créatures, à qui, quand et comment il a voulu dans l’Ancien Testament. Mots-clés: Théophanie, le Père, le Fils, Saint-Esprit, nature,substantia, essentia, Trinité, exégèse, vétérotestamentaire, Ariens. Introduction Il y a une longue tradition de l’exégèse chrétienne des théophanies bibliques (Ancien et Nouveau Testament) chez les Pères qui ont précédé Saint Augustin.1 En effet, les premiers théologiens chrétiens du IIè au IVè siècle, comme Justin Martyr (Dial. 56 ; 1Apol. 62-63), Hilaire de Poitiers (cf. trin. 4, 16 4, 21 ; 5, 11), et Ambroise de Milan (De fide1.13.83; De Isaac vel anima 8.77), percevaient les 1Cf. G. Legeay, O.S.B., L’Ange et les Théophanies dans l’Écriture Sainte d’après la doctrine des Pères, dans Revue thomiste X (1902) : 138–158 ; 405–424 ; XI (1903) 46–69 ; 125–134. IGWEBUIKE: An African Journal of Arts and Humanities Vol. 3 No 5, July 2017. ISSN: 2488-9210(Online) 2504-9038(Print) (A Publication of the Augustinian Institute) 2 difficultés des récits des théophanies et cherchaient à les résoudre par des approches différentes. Ils y voyaient des histoires de la révélation de Dieu en forme visible, et reliaient cela à leur christologie et leur théologie trinitaire, en demandant comment ce Dieu entre dans le monde visible. En particulier, ils reliaient les théophanies à leur compréhension du rôle du Fils dans l’histoire du salut en devenant visible pour révéler le Père. En d’autres termes, ils avaient tendance à associer les théophanies au Fils, auquel il était convenable de devenir visible. En outre, ils se servaient de cet argument dans leur polémique christologique, voyant dans les théophanies la preuve de l’identité distinctive du Fils et son activité avant son Incarnation. Pourtant, cette exégèse christologique tendait aussi à subordonner le Fils au Père, puisqu’il se rend visible dans le temps, contrairement au Père dont la nature est invisible. Leur arme dans la controverse finit par tourner en faveur des hérétiques auxquels ils s’opposaient.2 L’œuvre du Docteur d’Hippone s’insère dans la tradition qui le précède, mais il offre une approche exégétique différente en s’éloignant tant soit peu d’une lecture christologique. Ce changement a été traditionnellement reconnu par certains savants augustiniens comme une correction de la tendance subordinationniste face au défi des Ariens ; ces chercheurs montrent comment Augustin cesse d’identifier les théophanies avec des manifestations du Christ, pour les relier plutôt plus généralement à « Dieu » ou « la divinité », sans spécifier la personne divine.3En résumé, à travers son évolution, l’évêque d’Hippone est toujours constant à affirmer un certain nombre de points essentiels : 1.) les Personnes divines sont collectivement invisibles dans leur 2 Sur cetteapproche, un chercheurmoderne note aussi que: “The Christological interpretations read revelations of Christ into the theophany narratives in ways that displaced the Hebrew scriptures from their context in the history of Israel, a problem that makes patristic theophany exegesis seem facile to modern readers.”K.KLOOS, Seing the Invisible God. Augustine’s Reconfiguration of Theophany Narrative Exegesis, dans AugStud. 36 (2005), 390. 3Au rang des études dédiés aux théophanes dans la pensée augustinienne, citons J. Lebreton, Saint Augustin théologien de la Trinité : son exégèse des théophanies, dans MA. II, StudiAgostiniani, TipografiaPoliglottaVaticana, Rome 1931, 821–836 ; L. J. Van der Lof, L’exégèse exacte et objective des théophanies de l’Ancien Testament dans le De Trinitate, dans Augustiniana 14 (1964), 485–499 ; J.-L. Maier, Les missions divines selon saint Augustin, 101- 121 ; F. L. Smid, De Adumbratione SS. Trinitatis in VetereTestamentosecundum Sanctum Augustinum, DissertationesadLauream 14, Seminary of St. Mary of the Lake, Mundelein, IL, 1942 ; L. Thunberg, Early Christian Interpretation of the Three Angels in Gen. 18, dans StudiaPatristicaVII, Akademie Verlag, Berlin 1966, 561-570 ; K. Kloos, Preparing for the Vision of God: Augustine’s Interpretation of the Biblical Theophany Narratives, Dissertation, University of Notre Dame Press, Notre Dame (Indiana), 2002 ; Id., Christ, creation, and the vision of God Augustine’s transformation of early Christian theophany interpretation, Brill, Leiden-Boston, 2011 ; M.-O. Boulnois, L’exégèse de la théophanie de Mambrédans le De Trinitated’Augustin. Enjeux et ruptures, dans E. Bermon – G. J.-P. O’Daly (éds.), Le De Trinitate de saint Augustin. Exégèse, logique et noétique. Actes du colloque international de Bordeaux, 16-19 juin 2010, Institut d’Études Augustiniennes, Paris, 2012, 35-65. IGWEBUIKE: An African Journal of Arts and Humanities Vol. 3 No 5, July 2017. ISSN: 2488-9210(Online) 2504-9038(Print) (A Publication of the Augustinian Institute) 3 essence ; 2.) Dieu se manifeste par l’intervention des symboles créés (les anges en l’occurrence) qui sont aux ordres du Créateur ; 3.) N’importe quelle Personne de la Trinité peut se manifester ainsi en figure, 3.) Les théophanies ne vont pas contre l’immutabilité et l’invisibilité de Celui qui se manifeste, et 4.) Dieu choisit de se montrer quand, comment et à qui il veut.Selon J.-L. Maier, bien que notre Docteur ait traité la question des théophanies après la publication de son traité sur le Trinité, « Le De Trinitate représente la réponse définitive de Saint Augustin au problème des théophanies : n’importe quelle Personne divine peut se manifester dans une théophanie, tout comme Dieu dans son Unité, l’étude prudente de l’Écriture permettant seule de trancher dans les cas particuliers ».4 Dans cet article nous voulons présenter seulement l’argument de Saint Augustin dans son Sermon 7 dans lequel il aborde le problème des théophanies du « Buisson ardent » et de l’apparition des Trois Personnages à Abraham aux chênes de Mambré.Après quelques considérations sur la datation et les circonstances de la prédication du sermon, nous ferons une étude analytique de son contenu sur les théophanies en question. Datation et lieu de prédication Généralement, les chercheurs s’accordent sur Carthage comme le lieu de la prédication de notre sermon, mais la question de sa datation est loin d’être unanimement résolue. Les nombreuses tentatives de propositions de date s’étendent de 397 à 430. Pratiquement, il y a trois arguments que nous pouvons regrouper selon l’approche des différents chercheurs comme suit: 1) Rottmanner – La Bonnardière –Hombert, en comparant les thèmes et les citations bibliques que renferme le sermon 7, le datent respectivement entre 409 et 430,5 après 411,6 et en 412-413.7 2) Kunzelmann8, se référant à la liturgie situe le sermon en temps de carême en se basant sur le titre « Sermo habitus per ieiuniumquinquagesimae » sans proposer une date précise. 4J.-L. Maier, Les missions divines selon saint Augustin, 121. Retenons qu’il ne s’agit ici que du cas de l’exégèse de Saint Augustin aux théophanies vétérotestamentaires. 5 Cf. O. Rottmanner, S. Augustin sur l’auteur de l’épître aux Hébreux, dans Revue Bénédictine 18 (1901), 261. 6A.-M. La Bonnardière, L’épître aux Hébreux dans l’œuvre de saint Augustin, dans RÉAug 3 (1957), 137– 162. 7P.-M. Hombert, Nouvelles recherches de chronologie augustinienne, (Collection des Études Augustiniennes, Série Antiquité, 163) Études Augustiniennes, Paris 2000, 305–316 ; 8A. W. Kunzelmann, Die Chronologie der Sermones des hl. Augustinus, dans MA 2 (1931), 427. IGWEBUIKE: An African Journal of Arts and Humanities Vol. 3 No 5, July 2017. ISSN: 2488-9210(Online) 2504-9038(Print) (A Publication of the Augustinian Institute) 4 3) de Bruyne – Lambot – Perler, en se fondant sur leur théorie qui regroupe une série de sermons traitant vraisemblablement du même sujet soutiennent respectivement que le sermon a été prêché entre le 22 mai et le 24 juin d’une année qui demeure indéterminée9 ; probablement le mercredi 27 mai 397 après la Pentecôte de cette année10 ; un jour après la Pentecôte de la même année 397.11 De récentes études de H. Drobner qui passe en revue chacune des propositions des chercheurs mentionnés supra, montrent qu’aucune de leurs hypothèses ne conduit à une conclusion ferme. Et en conséquence, selon le patrologue allemand, le sermon 7 resterait fondamentalement non daté. Toutefois, la thèse de Rottmanner dans la façon dont La Bonnardière et Hombert l’ont raffinée, pourrait porter à considérer que la date probable du sermon 7 est l’année 412/13.12 Dans le contexte de la présente recherche, nous sommes intéressé par le fait que le sermon appartienne à l’époque de l’épiscopat de Saint Augustin. Les recherches de Perler et de Lambot qui suggèrent que ce sermon soit situé en 397, pourraient permettre de dire que c’est au début de l’épiscopat que saint Augustin a tenu ce discours et du coup, de conclure qu’il avait déjà atteint une certaine acuité et élévation doctrinale dans la transmission des données de la foi au peuple dès ces premières années. Ceux qui comme La Bonnardière et Hombert suggèrent l’année 411-413 qui coïnciderait avec la rédaction des livres II et III du De Trinitate,13 nous permettent de noter que le théologien ne prive pas son troupeau du fruit de ses recherches qui font l’objet des livres et traités destinés à un public plus intellectuellement avancé. La complexité de la doctrine trinitaire pouvait être un bon prétexte pour ne pas en parler aux non-initiés. Mais nous voyons dans les sermons et spécialement dans celui que nous voulons étudier que l’évêque d’Hippone, en bon pasteur, en dissertait amplement devant les fidèles. Ayant fait cette prémisse, nous aborderons pour les analyser les paragraphes 4 et 6 du sermon sous considération où le prédicateur expose le mystère trinitaire aux fidèles. 9D. de Bruyne, La chronologie de quelques sermons de saint Augustin, dans Revue Bénédictine 43 (1931), 185–193. 10C. Lambot, Un ‘ieiuniumquinquagesimae’ en Afrique au IVe siècle et date de quelques sermons de s. Augustin, dans Revue Bénédictine 47 (1935): 114–124. 11O. Perler, Les voyages de saint Augustin, Études Augustiniennes, Paris 1969, 216, 440. 12 H. Drobner, The Chronology of St. Augustine’s Sermones ad populum II: Sermons 5 to 8, 63. 13P.-M. Hombert, Nouvelles recherches de chronologie augustinienne, 57 ; A.-M. La Bonnardière, L’épître aux Hébreux dans l’œuvre de saint Augustin, 150. IGWEBUIKE: An African Journal of Arts and Humanities Vol. 3 No 5, July 2017. ISSN: 2488-9210(Online) 2504-9038(Print) (A Publication of the Augustinian Institute) 5 Analyse 2. 1. La théophanie du « Buisson ardent » et la réflexion antiarienne de Saint Augustin Ce sermon présente essentiellement une exégèse de Saint Augustin sur la théophanie vétérotestamentaire du buisson ardent (Ex. 3, 2-14) mais le prédicateur fait aussi référence à l’épisode des Trois Personnages apparus à Abraham à Mambré (Gen. 18, 19). L’évêque d’Hippone a ici en vue les Ariens et s’attache à réfuter leurs objections contre la divinité de Jésus-Christ, du fait que dans ces passages de l’Ancien Testament il est parlé d’un Ange dans la révélation à Moïse et à Abraham. Dans le raisonnement des hérétiques, ce n’est pas Dieu le Père dont la nature est invisible qui est apparu dans ces théophanies. C’est donc le Christ qui est apparu sous forme d’ange et cela indiquerait son infériorité au Père. Commentant le passage de l’Exode que nous avons mentionné, après avoir posé la grande question de savoir si le Personnage qui s’est adressé à Moïse dans le buisson ardent est l’Ange du Seigneur ou le Seigneur lui-même, le prédicateur répond que c’est une question à ne pas aborder avec témérité mais à examiner avec soin.14 Il formule alors brièvement une définition de l’ange et tire la conclusion selon laquelle l’Ange peut bel et bien être le Seigneur: Le mot Ange désigne l’office et non la nature, car en grec il signifie messager ; or ce terme de messager indique un être qui agit, qui annonce. Mais le Christ ne nous a-t-il point annoncé le royaume des cieux ? De plus, l’Ange ou le messager est envoyé par qui le charge d’annoncer quelque chose. Le Christ n’a-t-il pas été envoyé ? Ne dit-il pas souvent : « Je suis venu accomplir non pas ma volonté, mais la volonté de qui m’a envoyé (Io 6,38) ? »… Ainsi l’Ange de Moïse peut être le Seigneur.15 14 Aug., s. 7, 3 (CCL 41, 71): «... Magnaquaestioest, nectemerarium debethabereaffirmatorem, sedcautuminquisitorem». 15Ibid., (CCL 41, 72) : « Angelusenimofficiinomenest, nonnaturae. namangelus graecedicitur, quilatinenuntiusappellatur. nuntiusergo actionisnomenest: agendo, idest, aliquidnuntiando, nuntius appellatur. quisnegetChristum nuntiasse nobisregnum caelorum? deindeangelus, idest, nuntiusmittiturabeoquipereumaliquidnuntiet. etquisnegetChristummissum? quitotiensdicit: “nonuenifacereuoluntatemmeam, seduoluntatem eiusquimemisit”[Io. 6, 38]… ergoidemangelus, idemdominus».Ajoutons une précision sur ce que Saint Augustin consent dans ce passage. Le Christ peut être considéré l’Ange. Mais cela ne signifie pas qu’il soit inférieur au Père qui l’a envoyé. C’est la question qu’il traitera IGWEBUIKE: An African Journal of Arts and Humanities Vol. 3 No 5, July 2017. ISSN: 2488-9210(Online) 2504-9038(Print) (A Publication of the Augustinian Institute) 6 Après cette précision que fait Saint Augustin sur le problème de l’Ange, nous voyons surgir une question qui est devenue désormais constante dans les mises en garde du saint Docteur contre les hérétiques. Il s’agit ici de l’unique nature commune du Père et du Fils que rejettent les Ariens. Il dit au § 4 : Il ne manque d’hérétiques qui soutiennent qu’il y a des différences entre la nature du Père et la nature du Fils, et qu’ils n’ont pas une seule et même substance. La foi catholique croit au contraire que le Père, le Fils et le Saint-Esprit sont un seul Dieu, trinité d’une seule substance, inséparablement égales, sans mélange ni confusion, sans division ni séparation. Or pour prouver que le Fils n’a point la même nature que le Père, ils s’appuient sur ce que le Fils a apparu aux anciens. Mais le Père, disent-ils, ne leur a point apparu ; or une nature visible est différente d’une nature invisible. Aussi, poursuivent-ils, est-il dit du Père que « nul homme ne l’a vu ni ne peut le voir (1Tim. 6, 16). » Ils veulent conclure ainsi que celui qui s’est montré à Moïse et à Abraham, à Adam et aux autres patriarches, n’est pas Dieu le Père, mais plutôt le Fils et qu’il est une créature.16 Saint Augustin présente les points fondamentaux de la christologie arienne qui contredit la foi et l’enseignement de l’Église catholique : l’affirmation des différences de la nature du Père et de celle du Fils, et du manque d’une seule et même substance des deux ; la preuve de cette position hérétique se trouve pour eux dans le fait que, dans les théophanies vétérotestamentaires, c’est le Fils qui apparaissait aux anciens et non le Père dont la nature demeure invisible. Comme il est clair dès le début de ce texte, c’est la nature du Père et du Fils qui est en jeu d’abord.17 Le prédicateur est conscient du fait qu’il faut partir des deux premières personnes du Père et du Fils et passer de là à la démonstration de la Trinité. dans trin. IV où il explique la mission du Fils de Dieu ; quoiqu’envoyé, il n’est pas inférieur à son Père, pas plus que le Saint-Esprit n’est inférieur aux deux autres personnes, parce qu’il a été député par le Père et le Fils. 16Ibid., 7, 4 (CCL 41, 72-73): « Nonenimdesunthaereticiquidicunt, patrisetfiliidistareetdissonarenaturas, etnoneosesseuniuseiusdemquesubstantiae. CatholicaautemfidescreditPatremetFiliumetSpiritumSanctumunumDeum, uniussubstantiaeTrinitatem, inseparabiliteraequaliternon permixtioneconfusam, nondistinctioneseparatam. Illiergo quipersuaderemoliunturFiliumnonesseeiusdemsubstantiaecuiusestPater, argumentanturexhoc, quodFiliusuisusest patribus. Pater, inquiunt, uisusnonest ; inuisibilisautemet uisibilisdiuersanaturaest. Etideo, inquiunt, dePatredictumest : quemnemohominumuidit, necuiderepotest[1 Tm. 6,16], ut illequiuisusestnonsolumMoysisedetiamAbrahae, onsolumAbrahaesedetiamipsiAdamoetceterispatribus, nonDeus Pater, sedFiliuspotiuscredaturcreaturaautintellegatur». 17 Saint Augustin tend à procéder de cette façon dans ces textes trinitaires. C’est donc une approche méthodologique qu’on retrouve dans les sermons et dans d’autres écrits y compris de De Trinitate. Dans la longue élaboration qu’il fait dans le s. 52 sur la Trinité,il procède de la même façon, abordant en un premier tant le Père et le Fils, puis l’Esprit Saint. IGWEBUIKE: An African Journal of Arts and Humanities Vol. 3 No 5, July 2017. ISSN: 2488-9210(Online) 2504-9038(Print) (A Publication of the Augustinian Institute) 7 Sans trop nous y attarder, notons que dans ce texte, Saint Augustin fait usage des termes substantiaetnaturapour parler de la commune essence du Père et Fils contre les hérétiques : « patrisetfiliidistareetdissonarenaturas, etnoneosesseuniuseiusdemquesubstantiae». Et juste après, il affirmera en accord avec la foi catholique que le Père, le Fils et le Saint Esprit sont un seul Dieu,formant la Trinité des Personnes en une seule substance. Dans le reste du texte il a surtout utilisé le terme substantiapour signifier la Nature de la Trinité et cela mériterait un petit examen. La complexité terminologie trinitaire latine La question de la terminologie trinitaire latine est assez complexe à cause de l’équivalence lexico-sémantique qui s’est établie péniblement entre le vocabulaire grec et le vocabulaire latin, spécialement par rapport formule de la deuxième moitié du IVè siècle µία οσία, τρεὶς ὑ̟οστάσεις des théologiens orientaux, qui, traduite en latin, devient Una essentia, tressubstantiae.18 En latin, essentiaet substantiapassent pour synonyme et pour cette raison on préfère parler de unasubstantia, tres personae. Saint Augustin, quant à lui, aurait préféré le terme essentia à celui de substantiapour exprimer ce qui est un en Dieu. Essentiaest la traduction littérale du grec ουσία. Pour lui, Dieu est l’Être absolu19 et le mot qui 18 Les théologiens de l’Église primitive devaient parcourir tout un chemin laborieux pour établir un langage convenable par lequel distinguer en Dieu, dans la juste mesure, ce qui était des Personnes et ce qui était de la Nature. Il fallait trouver des termes adéquats pour exprimer des concepts fondamentaux pour ne pas tomber dans les diverses hérésies trinitaires qui à l’aurore de la réflexion théologique chrétienne se sont offert le droit de cité. Deux étaient donc les possibilités pour affronter le problème du langage : se rabattre sur des termes préexistants et en modifier la signification dans un sens qui n’était malheureusement pas encore nettement défini, ou bien créer de toutes pièces des termes nouveaux. En Occident par exemple, depuis Tertullien, le mot persona, qui primitivement signifiait masque, rôle, personnage de théâtre, mais servait aussi aux juristes à dénommer la personne morale, s’était imposé pour exprimer la trinité des Personnes en Dieu (Cf. Tert. Adv. Prax., 7). Pour son unité, il y avait le mot substantia (Cf. Tert., Apologeticum 21 ; adv. Prax. 2, 26.) L’Orient grec, par contre se servait des termes ουσία et ὑπόστασις (équivalent de substance) pour exprimer ce qui est un en Dieu, de πρόσωπον (équivalent de personne) et encore ὑπόστασις pour rendre sa trinité. Mais à cause du modalisme (sabellianisme) tant redouté et combattu en Orient, on préférait ne pas se servir du mot πρόσωπον maisgarder uniquement ὑπόστασις pour parler des Personnes en Dieu. Le mot ὑπόστασις finit par avoir deux assertions : il exprimait dans le sens de ουσία tantôt l’Unité de Dieu, tantôt sa Trinité. De son côté le mot ουσία servait bien en général à exprimer l’Être et l’Unité de Dieu (sa Nature), mais servait parfois aussi à connoter en même temps les Personnes en Dieu, ce qui pouvait présenter une sorte de modalisme. En fin de compte il n’en put être qu’une confusion quasi babylonienne du langage et souvent des idées. Le vocabulaire grec lui-même sur cette question a été singulièrement changeant : Le Concile de Nicée indentifieousieet hypostase (il condamne les Ariens qui ne veulent pas que le Fils soit d’une ousieou hypostase que le Père) ; quelque cinquante ans plus tard, la formuleµία οσία τρεὶς ὑποστάσειςsera couramment admise à travers la théologie des Cappadociens en l’occurrence celle de Basile de Césarée. La théologie latine retiendra en suite unaessentia, tres personae. Saint Augustin, quoique un peu méfiant est naturellement dans cette perspective. 19 Cf. E. Gilson, Introduction à l’étude de Saint Augustin, 279-280. Il cite pour preuve mor. 14, 24 : « Deum nihil aliuddicam esse, nisiidipsum esse». IGWEBUIKE: An African Journal of Arts and Humanities Vol. 3 No 5, July 2017. ISSN: 2488-9210(Online) 2504-9038(Print) (A Publication of the Augustinian Institute) 8 l’exprime le mieux c’est essentia. Même si l’usage de substantiaest plus courant, pour Augustin l’essence divine est improprement appelée substance car celle-ci désigne le sujet qui reçoit les accidents et, à ce titre, ne convient qu’aux créatures. Il dira dans le traité De Trinitate : Car le corps subsiste, et c’est pour cela qu’on l’appelle substance ; mais la couleur et la forme appliquées à ce corps qui subsiste ne sont pas substances, mais seulement dans une substance ; de telle sorte que, si elles cessent d’être, elles n’empêchent pas le corps d’être corps, parce que, pour lui, être et avoir telle couleur et telle forme ne sont pas la même chose. Le mot substance s’applique donc proprement aux choses changeantes et qui ne sont pas simples. Mais si Dieu subsiste en ce sens qu’on puisse justement l’appeler substance, il y a donc en lui quelque chose dont il n’est que le sujet ; il n’est donc pas simple… Or, c’est une impiété de dire que Dieu subsiste, c’est-à-dire qu’il est simple sujet de sa bonté, que cette bonté n’est pas sa substance même ou plutôt son essence ; qu’il n’est pas sa bonté même, mais que cette bonté est en lui comme en un sujet. Il est donc évident que le mot de substance est abusif pour désigner en Dieu ce qu’exprime le mot essence, qui est plus usité et proprement et justement employé, à tel point que Dieu seul doit être appelé essence. En effet, il existe vraiment seul, parce que seul il est immuable, et c’est en ce sens qu’il a révélé son nom à son serviteur Moïse, quand il lui a dit : « Je suis celui qui suis » ; et encore : «Tu leur diras : Celui qui est m’a envoyé vers vous » (Ex. 3,14). Cependant, soit qu’on l’appelle essence - ce qui est le mot propre, - soit qu’on le nomme substance - ce qui est le terme abusif ; - en tout cas on parle dans le sens absolu, et non dans le sens relatif. 20 Dans le texte ci-dessus, on note que Saint Augustin utilise comme testimonium scripturaire pour supporter son argumentation contre l’usage de substantiapour désigner l’être de Dieu, le verset même qui fait l’objet de l’exégèse qu’il présente 20 Cf. Aug.,trin. VII, 5, 10 (CCL 50, 260-261): « Corpus enimsubsistit et ideosubstantia est ; illavero in subsistenteatque in subiectocorpore, quae non substantiaesuntsed in substantia ; et ideo si esse desinatvel ille colorvelilla forma, non adimuntcorpori corpus esse, quia non hoc est ei esse quod illamvelillamformamcoloremveretinere. Res ergo mutabilesnequesimplicespropriedicuntursubstantiae. Deus autem si subsistit ut substantiapropriedicipossit, inest in eoaliquidtamquam in subiecto, et non est simplex... Nefas est autemdicere ut subsistat et subsit Deus bonitatisuae, atqueillabonitas non substantiasitvelpotiusessentia, nequeipse Deus sitbonitas sua, sed in illosittamquam in subiecto. Undemanifestum est Deum abusive substantiamvocari ut nomine usitatioreintellegaturessentia, quod vereacpropriediciturita ut fortassesolum Deum dicioporteatessentiam. Est enimvere solus quia incommutabilis est, idquesuum nomen famulosuoMoysienuntiavit, cum ait : “Ego sum qui sum”, et: “Dices ad eos: Qui est misit me ad vos”. Sed tamen sive essentia dicatur quod proprie dicitur, sive substantia quod abusive, utrumque ad se dicitur, non relative ad aliquid.» IGWEBUIKE: An African Journal of Arts and Humanities Vol. 3 No 5, July 2017. ISSN: 2488-9210(Online) 2504-9038(Print) (A Publication of the Augustinian Institute) 9 dans le s. 7. Ceci ne devrait pas suggérer une erreur doctrinale ou une contradiction dans l’exégèse de l’évêque d’Hippone. La complexité de la question sous considération conduit le saint Docteur à évoluer dans la recherche et revoir sa terminologie au fur et à mesure qu’il gagnait une meilleure compréhension de chaque question qui fait l’objet de ses études. Par ailleurs, si nous nous en tenons à la datation des chercheurs qui ont proposé l’an 397 comme la date de la prédication du s. 7, nous pouvons dire que le texte de trin VII, 5, 10 dans lequel Saint Augustin préfère l’usage de essentia à substantiaest bien postérieur au sermon et donc, qu’il a reconsidéré son langage. C’est le moindre que l’on pouvait espérer d’un homme qui se considère comme faisant partie de ceux qui « écrivent en progressant et progressent en écrivant »,21 et qui veut que ces lecteurs puissent progresser avec lui.22 Retournant au texte de notre sermon, nous y voyons la distincte affirmation de la Sainte Trinité, Père, Fils et Saint-Esprit, trois Personnes ayant la même nature. Le prédicateur utilise ensuite une terminologie qui sera reprise, mutatis mutandis, dans le langage du Concile de Chalcedoine en 451, pour parler plutôt de la nature du Fils de Dieu au faîte des controverses christologiques de cette époque. Saint Augustin dit que les trois Personnes sont inséparablement égales, « sans mélange ni confusion, sans division ni séparation ». Parlant de l’union des deux natures du Christ, le Concile affirme en effet : « ἔναϰαὶτὸναυτὸνΧριστὸν, υἰόν, ϰύριον, µονογενῆ, ένδύοφύσινmmmmmύmmς, mmmέmmmς, mmmmmmέmmς, mmmmίmmmςγνωριζόµεν ». Ce qui nous montre de façon très claire les mots mmmmmύmmςmmsens confusion), mmmέmmmς (sens mutation), mmmmmmέmmς (sens division), mmmmίmmmς (sens séparation). Presque rien ne semble manquer de ce que Saint Augustin avait dit par rapport à la nature de la Trinité dans son sermon à cette définition conciliaire appliquée au Christ dans ses deux natures. Et cela donne à croire qu’il y aurait une influence de Saint Augustin sur le langage conciliaire.23 Selon une hypothèse de Carlo dell’Osso, la théologie 21 Aug., ep. 143, 2 (CSEL 44, 251): «Ego proinde fateor me ex eorum numero esse conari, qui proficiendo scribunt et scribendo proficiunt.» 22 Id., retr. I, 3 (CCL 57, 6-7): «Quapropter quicumque ista lecturi sunt, non me imitentur errantem, sed in melius proficientem. inueniet enim fortasse quomodo scribendo profecerim, quisquis opuscula mea ordine quo scripta sunt legerit.» 23 Il existe de plus clairs parallèles lexicaux entre la formulation christologique de Chalcedoine et certains textes de Saint Augustin autre que l’allusion que nous retrouvons dans ce sermon : ep. 137, 9 (CSEL 44): « NuncueroitainterDeumethominesmediatorapparuit, utinunitatepersonae copulansutramquenaturametsolitasublimaretinsolitiset insolitasolitistemperaret.» ; ep. 140, 12 (CSEL 44, 164) : « Uide, quemadmodumeundemhominemquemDeumcommendat, utpersonaunasit, nenonTrinitassedquaternitasinducatur. Sicutenimnon augeturnumeruspersonarum, cumcaroacceditanimae, utsit unushomo, sicnonaugeturnumeruspersonarum, cumhomo accedituerbo, utsitunusChristus. Legituritaque: IGWEBUIKE: An African Journal of Arts and Humanities Vol. 3 No 5, July 2017. ISSN: 2488-9210(Online) 2504-9038(Print) (A Publication of the Augustinian Institute) 10 occidentale, et de façon prédominante celle augustinienne est a trouvé une place dans les décisions conciliaires grâce au Tomus ad Flavianumaussi appelé TomusLeonis que le Pape Léon Le Grand a envoyé à Flavien et qui a été lu et approuvé lors du Concile.24 Ainsi l’influence de l’évêque d’Hippone a atteint l’Orient peu d’années après sa mort. La manifestation de Dieu à Abraham aux chênes de Mambré Le prédicateur poursuit alors son exégèse des théophanies vétérotestamentaires toujours en référence à la définition qu’il avait donnée de l’ange au début du sermon. Il en arrive donc à l’épisode de l’apparition des Trois Personnages à qui Abraham a donné l’hospitalité à Mambré. Ici encore, il trouve l’occasion de parler aux fidèles de la nature de la Trinité en détaillant la doctrine dans la plus grande simplicité : Mais si ce personnage qui porte le nom d’Ange était le Christ parce qu’il se trouvait seul ; n’est-il pas vrai que trois Anges se montrèrent à Abraham ? Comment répondre ? Ils étaient trois, et comme si Abraham ne parlait qu’à un seul, il dit : “Seigneur”. Que répondre encore ? Pourquoi étaient-ils trois ? Était-ce alors la divine Trinité ? Mais pourquoi dire : Seigneur ? - Parce que la Trinité est un seul Seigneur, et uerbumcarofactum[Io. 1,14], utintellegamushuiuspersonaesingularitatem, nonutsuspicemurincarnemmutatamdiuinitatem». ;c. s. Arrian. 8 (CCL 87A): « Ac per hoc propter istamunitatem personae in utraquenaturaintellegendam et Filius hominis diciturdescendisse de coelis … Hanc unitatem personae Christi Iesu Domini nostri, sic ex naturautraqueconstantem, divina scilicet atquehumana, utquaelibetearumvocabulumetiamalteriimpertiat, et divinahumanae, et humanadivinae, beatusostenditApostolus.» ; trin. 13, 17, 22 (CCL 50A, 412): « ... Deus condiditquandoquidem sic Deo coniungipotuithumananaturautex duabussubstantiisfieretuna personaac per hoc iam ex tribus, Deo, anima et carne ». Ces textes démontrent au-delà du doute une certaine clarté de l’expression augustinienne qui se retrouve dans la définition conciliaire. Une récente thèse a démontré, au prix d’une ample et complexe revue de littérature, par rapport à ladite influence de Saint Augustin sur la christologie de Chalcédoine, que plusieurs Pères en Orient comme en Occident (Tertullien, Hippolyte, Origène, Hilaire de Poitiers, Grégoire de Nazianze, Appolinaire de Laodicée, Ambroise) avaient déjà utilisé un langage qui préfigure la définition christologique de Chalcedoine : « ένδύοφύσιν = in duabusnaturis ». SaintAugustinétait seulement l’héritier d’une tradition et sa théologie qui s’est affirmé au début du Vè siècle à surement a influencé les théologiens qui l’ont suivi. Il ne pourrait donc pas être culpabilisé de ce que les théologiens modernes considèrent comme limite du Concile de Chalcédoine. Cf. P. C. Ezimora, The Christology of Saint Augustine in the Council of Chalcedon. A quaestio disputata (Excerptum ex Dissertatione), Pontificia Università Urbaniana, Roma 2015, 11-21; et pour l’évaluation des différentes positions, 58-63. 24 Nous mentionnons ici une note des cours inédits de Christologie qu’il a donné: « Il Concilio di Calcedonia è sempre stato un concilio difeso dalla sede di Roma; lì infatti venne letto e approvato da tutti i padri conciliari il Tomus Leonis; in tal modo, dunque, arrivò in Oriente anche la teologia latina. Nel Tomus di papa Leone, infatti, ci sono echi – ad esempio – della teologia di Agostino che sottolineava l’unicità del soggetto. Proprio per questo è un errore grave dire che i latini e gli orientali non si capivano già dal III secolo.» IGWEBUIKE: An African Journal of Arts and Humanities Vol. 3 No 5, July 2017. ISSN: 2488-9210(Online) 2504-9038(Print) (A Publication of the Augustinian Institute) 11 non pas trois Seigneurs ; un seul Dieu et non trois ; une seule substance en trois personnes ».25 Les questions surgissent du fait qu’Abraham dit « Seigneur » en s’adressant aux trois. Saint Augustin demeure dans la tradition de ses prédécesseurs et voit la Trinité dans cette apparition.26 Mais il prévoit les objections de ceux qui soutiennent que le patriarche ne s’adressait pas aux trois tous ensemble : « Il est vrai néanmoins, quelques-uns prétendent que parmi les trois personnages l’un s’élevait au-dessus des autres ; c’est celui-là qu’Abraham appelait Seigneur, il apparaissait entre deux comme le Christ entre ses Anges. Mais quoi ? N’y en eut-il pas deux seulement qui furent envoyés à Sodome et qui apparurent à Lot frère d’Abraham ? Lot cependant reconnut en eux la divinité, et quoiqu’il en vit deux, il dit Seigneur, au singulier (Gen. 18,19) ».27 On peut interpréter de deux manières la réaction de Saint Augustin dans ce passage. D’une part, l’on peut dire le prédicateur fustige, tout subordinationnisme – tendance hérétique qui soutient que le Père est le seul vrai Dieu auquel le Fils et le Saint-Esprit sont subordonnés – qui s’insinue derrière l’idée selon laquelle un des Trois Personnages apparus se distinguait des autres et que c’est à lui qu’Abraham se référait en disant « Seigneur ». Cela séparerait la Trinité, et c’est sur cela que l’évêque avertit les fidèles en insistant que l’Ange est porteur de Dieu et que c’est Dieu qui est vénéré dans celui qui le porte : « Ne séparons pas la Trinité, dit-il, ne faisons pas une dualité dans Sodome ; et il est mieux, je pense, de croire que nos Pères adoraient le Seigneur dans ses Anges l’habitant divin dans sa demeure ; ils rendaient gloire, non aux porteurs mais à Celui qu’ils portaient. »28 C’est donc la divinité qui est apparue dans cet épisode. L’autre possibilité 25 Aug., s. 7, 6 (CCL 41, 74): « Nam si propterea Christus erat, cum angelus dictussit, quia unus erat, quid faciemusquandoAbrahaetresapparuerunt ? Quid hic dicimus ? Tresapparuerunt, et Abraham tamquam ad unum loquensdicit : “Domine”. Quid dicimus ? Quaretres ? An ipsaTrinitas erat ? Quare ergo Dominus ? Quia Trinitasunus Dominus non sunttresDomini, et Trinitasunus Deus non tres dii an ; unasubstantia, tres personae». 26 Selon Saint Ambroise par exemple, Abraham a vu la Trinité « in typo » et au même moment où il observe la distinction des Personnes, il adore un seul Seigneur. Cf. Ambr., De excessufratris II, 96 (CSEL 73, 302). Saint Augustin pouvait avoir appris l’exégèse de ce texte de ces Pères et problablement d’autres auteurs latins à lui contemporains. Pour une étude générale de l’exégèse de cette théophanie dans la littérature patristique, cf. L. Thunberg, Early Christian Interpretation of the Three Angels in Gen. 18, dans StPatrVII, AkademieVerlag, Berlin 1966, 561-570. Cf. A. D'Alès, La théophanie de Mambré devant la tradition des Pères, dans RechSR 20 (1930), 150-160. Selon cette étude, Avant le IV° siècle, ni Grecs ni Latins n'adoptent une exégèse trinitaire de la Théophanie : l'opinion courante y voyait une manifestation du Verbe. En Occident l'autorité de saint Augustin a contribué à généraliser l'explication trinitaire mais elle resta toujours un peu hésitante à s’affirmer. 27 Aug., s. 7, 6 (CCL 41, 74): « Quamvis in illis tribus aliquidicant, quod unusibiexcellebat, quem Dominumappellabat Abraham quandoapparuerat cum duobus tamquam Christus cum angelis suis. Sed quid agimus, quia cum duo mitterentur ad Sodomam apparentes fratriAbrahae Loth, et ipseagnoscit in eisdivinitatem, et cum duos videat, Dominumappellat. Et ille in tribus Dominum, et ille in duobus Dominum». 28Ibid.: « Neseparemus ergo Trinitatem et faciamus in Sodoma dualitatem, puto quiameliusintellegimusquiapatres nostri Dominum in angelisagnoscebant, habitantem in habitationeintellegebant, non portantibus sed insidentigloriamdabant ». IGWEBUIKE: An African Journal of Arts and Humanities Vol. 3 No 5, July 2017. ISSN: 2488-9210(Online) 2504-9038(Print) (A Publication of the Augustinian Institute) 12 d’interprétation est de voir dans cette réaction une opposition à l’idée selon laquelle c’est le Christ qui est apparu avec deux anges. Cela signifierait, comme soutiennent les Ariens, qu’il est d’une nature visible diverse de celle du Père. Et voilà l’hérésie. Saint Augustin rejette donc une interprétation christologique de cette théophanie. La conclusion des deux possibles interprétations demeure toujours la même : le « Seigneur » auquel s’adresse le patriarche c’est la divinité même. Il est particulièrement intéressant de noter l’accord et la consistance qu’on constate ici dans la pensée augustinienne sur la théophanie de Mambré. Dans la Cité de Dieu, il a aussi rejeté d’emblée une possible interprétation christologique de cet épisode, car il lui semblait difficile d’admettre une révélation du Christ sous la forme humaine avant l’Incarnation : Dieu apparut encore à Abraham au chêne de Mambré dans la personne de trois hommes, qui indubitablement étaient des anges, quoique plusieurs29 estiment que l’un d’eux était Jésus-Christ, qui était visible, à les en croire, avant que de s’être revêtu d’une chair. Je tombe d’accord que Dieu, qui est invisible, incorporel et immuable par sa nature, est assez puissant pour se rendre visible aux yeux des hommes, sans aucun changement en son essence, non par soi-même, mais par le ministère de quelqu’une de ses créatures ; mais s’ils prétendent que l’un de ces trois hommes était Jésus-Christ, parce qu’Abraham s’adressa à tous trois comme s’ils n’eussent été qu’un seul homme, ainsi que le rapporte l’Écriture : « Il aperçut trois hommes auprès de lui, et aussitôt il courut au- devant d’eux, et dit: Seigneur, si j’ai trouvé grâce auprès de vous …» Cette présomption n’a rien de concluant… Or, l’Écriture témoigne que c’étaient des anges, et ne le témoigne pas seulement dans la Genèse, où cette histoire est rapportée, mais aussi dans l’Épître aux Hébreux, où faisant l’éloge de l’hospitalité : « C’est, dit-elle, en pratiquant cette vertu que quelques-uns, sans le savoir, ont reçu chez eux des anges mêmes ».30 29 Selon les traducteurs de l’édition en français que nous avons cité, cette opinion est de Tertulien (De carne Christi, cap. 7 ; Cont. Jud., cap. 9 ; et alibi), de saint Irénée, adv. haer. (lib. III, cap. 6, et lib. IV, cap. 26) et de quelques autres Pères de l’Eglise. Cf. M. Poujoulat & M. Raulx (dir.), Œuvres complètes de Saint Augustin. Tome III, 351, note 2. 30 Id., ciu. XVI, 29 (CCL 48, 533-534): « ItemdeusapparuitAbrahaeadquercumMambreintribus uiris, quosdubitandum non est angelos fuisse ; quamuis quidam existiment unum in eis fuisse dominumChristum, adserenteseumetiam ante indumentumcarnis fuisse uisibilem. Est quidemdiuinaepotestatis et inuisibilis, incorporalisinmutabilisquenaturae, sine ulla sui mutationeetiammortalibusaspectibusapparere, non per id quod est, sed per aliquid quod sibisubditum est ; quid autemillisubditum non est ? uerumtamen si propterea confirmant horumtriumaliquem fuisse Christum, quia, cum tresuidisset, ad dominumsingulariter est locutus (sic enimsriptum est IGWEBUIKE: An African Journal of Arts and Humanities Vol. 3 No 5, July 2017. ISSN: 2488-9210(Online) 2504-9038(Print) (A Publication of the Augustinian Institute) 13 Or, on peut validement dire qu’il y a une remarquable évolution dans la pensée augustinienne sur l’interprétation des théophanies si on compare sa position dans notre s. 7 et dans ciu. XVI, 29 et celle qu’il a affichée dans le Contra Adimantum. Dans cette œuvre exégétique anti-manichéenne datée à 394,31 la forme et le contexte ont clairement affecté la réflexion théologique du nouveau prêtre d’Hippone. Cette œuvre présente la plus forte affirmation de notre auteur sur la manifestation du Fils dans les théophanies. Saint Augustin devait réfuter le rejet de l’Ancien Testament de la part d’Adimantus et des Manichéens en général. Son principal souci dans ce contexte était de démontrer la continuité entre l’Ancien et le Nouveau Testament. Il fallait donc montrer non seulement que l’Ancien Testament est compatible avec la vie et le message de Jésus, mais que le Verbe est le sujet même dans les Écritures hébraïques. Il affirme en effet : « Le Fils, qui est le Verbe de Dieu, non-seulement dans ces derniers temps, où il apparut aux hommes, revêtu de notre humanité, mais dès la création et souvent depuis, a révélé à qui il l’a voulu les secrets du Père, soit par le langage, soit par les apparitions, soit par l’intermédiaire de la puissance angélique, soit par l’entremise de toute autre créature ».32 Et il poursuit encore : « Il est certain qu’il est la vérité en tout, qu’il est le fondement de tout, que tout obéit à ses ordres et lui est soumis. Et cependant en tant qu’il est Dieu, en tant qu’il est le Verbe du Père, coéternel à son Père, immuable et l’auteur de la création tout entière, il ne peut être vu que par un cœur parfaitement pur et simple ».33 Saint Augustin précise donc, pour dissiper toute possibilité d’équivoque, que le Fils comme le Père dont il est le Verbe, est invisible dans sa nature même. L’économie de la polémique anti-manichéenne a orienté les positions qu’a prises le jeune prêtre.34 : “et ecce tresuiri”“stabant super eum, et uidensprocurrit in obuiamillis ab” “ostiotabernaculi sui, et adorauit super terram et dixit : domine,” “si inuenigratiam ante te [Gen. 18, 2sq.]”, et cetera)… angelosautemfuissescripturatestatur, nonsoluminhocGenesis libro, ubihaecgestanarrantur, uerumetiaminepistulaad Hebraeos, ubi, cumhospitalitaslaudaretur: perhanc, inquit, etiamquidamnescienteshospitioreceperuntangelos[Hbr. 13, 2]». 31 Saint Augustin nous parle des circonstances de la composition de cette œuvre dans retr. 1, 22 (CCL 57, 63-64) : « EodemtemporeueneruntadmanusmeasquaedamdisputationesAdimanti, quifueritdiscipulusManichei, quasconscripsitaduersuslegemetprophetas, uelutcontrariaeiseuangelicaet apostolicascriptademonstrareconatus. Huicegorespondiuerbaeiusponenseisquereddensresponsionemmeam». 32 Aug., c. Adim. 9, 1 (CSEL 25, 1, 132): « Ipse Filius, quod est Verbum Dei, non solumnovissimistemporibus, cum in carne appareredignatus est, sed etiamprius a constitutione mundi, cui voluit de Patre annuntiavit, siveloquendosive apparendo, vel per angelicamaliquampotestatem, vel per quamlibetcreaturam». 33 Aug., Ibid.: « Omniailli ad nutumserviunt, atquesubiectasunt ; ut etiamoculis per visiblemcreaturam cui vult, quando dignatur, appareat : cum ipse tamen secundumdivinitatemsuam, et secundum id quod Verbum est Patris, coaeternum Patri, et incommutabile, per quod factasunt omnia, non nisi purgatissimo et simplicissimo corde videatur ». 34 Puisque c’est pratiquement le début de son ministère de prêtre, Saint Augustin peut avoir simplement adopté la position de ses prédécesseurs latins sur la question. Saint Ambroise avait offert une exégèse des IGWEBUIKE: An African Journal of Arts and Humanities Vol. 3 No 5, July 2017. ISSN: 2488-9210(Online) 2504-9038(Print) (A Publication of the Augustinian Institute) 14 L’évolution se trouve ici dans le fait que, tandis que Saint Augustin offre une interprétation christologique dans le Contra Adimantum, il la rejette dans le sermon que nous avons pris en considération de même que dans la Cité de Dieu. Dans la première œuvre, le besoin pressent était de répondre aux manichéens. Mais dans le sermon, il avait plus en vue l’hérésie arienne qui trouvait argument pour justifier la subordination du Fils par les apparitions qui lui sont attribuées dans les théophanies vétérotestamentaires. Les mêmes motivations orienteront son argumentation dans le Contra Maximinum, une réfutation de l’hérésie arienne écrite en 427 où il dira catégoriquement les épisodes de l’Ancien Testament n’attribuent pas les théophanies au Fils.35 Par ailleurs, la précise idée selon laquelle les Anges sont porteurs ou demeures de la Trinité est comparable à une idée qui est déjà apparue dans le Contra Adimantus. Dans les textes sur théophanies vétérotestamentaire qu’il commente, Saint Augustin affirme : « Nos Pères adoraient le Seigneur dans ses Anges l’habitant divin dans sa demeure ; ils rendaient gloire, non aux porteurs mais à Celui qu’ils portaient ». Il avait écrit dans le c. Adim : « Sic et in angeloipseloquitur, quandoveritatem angelus annuntiat ; et rectedicitur : Deus dixit ; et : Deus apparuit; et item diciturrecte: Angelus dixit, et: Angelus apparuit; cum illuddicatur ex persona inhabitantis Dei, illud ex persona servientiscreaturae ».36 Notre recherche nous portera par la suite à la découverte de ce qu’il dit sur le rapport de la Trinité avec le croyant. Passons maintenant à examiner un autre texte. Conclusion théophanies comme manifestation du Fils avant son incarnation. Cf. Ambr. Exp. Luc. 1, 25 (CCL 14, 19): « Filiumvisum esse in veteri testamento, . . . qui antequam nasceretur ex Virgine videbatur ». Mais il reconnait aussi que la nature divine est invisible en elle-même. Id., « Et ideo deum nemoviditumquam, quia eamquae in deo habitat plenitudinemdivinitatisnemoconspexit, nemo mente autoculisconprehendit». Mais sa maturité, l’évêque d’Hippone a adopté des positions beaucoup plus nuancées qui abandonnent l’orientation de ses prédécésseurs. Cf. J.-L. Maier, Les missions divines selon saint Augustin,Paradosis : Études de littérature et de théologie anciennes 16, Éditions Universitaires Fribourg, Fribourg 1960,107-110. L’on peut voir certains textes du traité : Aug., trin. 2, 35 (CCL 50,126) : « Interrogatisquaepotuimus quantum sufficerevisum est sanctarumscripturarumlocis, nihil aliud, quantum existimo, divinorumsacramentorummodesta et cautaconsideratiopersuadetnisi ut temere non dicamusquaenam ex trinitate persona cuilibetpatrumvelprophetarum in aliquocorporevelsimilitudine corporis apparueritnisi cum continentialectionisaliquaprobabiliacircumponitindicia». 35Cf. c. Max. 2, 26, 7. (CCL 87A, 676-677): « Tu autemdixisti : Hic Deus visus est Abrahae; sciens te legisse quod scriptum est, visum esse Deum Abrahae ad quercumMambre : et volens quasi probareDominumFiliumvisum esse illipatriarchae … Et cum dixisses : Hic Deus visus est Abrahae: volens Filiumsolumvisumputari in eo quod in Genesilegitur, visum esse Deum Abrahae, quomodositvisus, dicerenoluisti, ne ibi non solus Filius, sedTrinitasagnosceretur Deus ». 36 Aug., c. Adim. 9, 1 (CSEL 25,1, 132-133). IGWEBUIKE: An African Journal of Arts and Humanities Vol. 3 No 5, July 2017. ISSN: 2488-9210(Online) 2504-9038(Print) (A Publication of the Augustinian Institute) 15 En faisant l’exégèse des théophanies vétérotestamentaires du buisson ardent et des chênes de Mambré, Saint Augustin a essayé de montrer contre les hérétiques, que les trois Personnes ont une seule et même nature et que le Fils, même si c’est lui qui apparaît dans les théophanies, n’est pas inférieur au Père. Le tout se résume en ces propos: « Ainsi se résout donc la question : Dieu, Père, Fils et Saint- Esprit, est invisible dans sa propre nature. Il s’est montré quand il a voulu et à qui il a voulu, non tel qu’il est, mais comme il a voulu, car tout est à ses ordres. »37 Ce sermon, pourrait-on dire à la fin de notre analyse, a un intérêt christologique car c’est spécialement la divinité du Christ que les hérétiques contestent et l’évêque d’Hippone tenait à affronter cette question pour consolider la foi des fidèles. Mais la réflexion sur la nature du Christ porte Saint Augustin à développer devant le peuple une profonde réflexion trinitaire car il n’y a qu’une seule et même nature du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Ceci nous indique que pour lui, Christologie et théologie trinitaire sont inséparables. C’est ce que confirme justement Gérard Rémy lorsqu’il souligne qu’il n’est en réalité pas de révélation trinitaire en dehors de la christologie ni de christologie qui ne renvoie au mystère trinitaire.38 Par ailleurs, malgré la complexité de la question, le prédicateur réussit à exposer la doctrine au petit peuple. Référence BoulnoisM.-O., L’exégèse de la théophanie de Mambré dans le De Trinitated’Augustin. Enjeux et ruptures, dans E. Bermon – G. J.-P. O’Daly (éds.), Le De Trinitatede saint Augustin. Exégèse, logique et noétique. Actes du colloque international de Bordeaux, 16-19 juin 2010, Institut d’Études Augustiniennes, Paris, 2012, 35- 65. deBruyneD., La chronologie de quelques sermons de saint Augustin, dans Revue Bénédictine 43 (1931), 185–193. DrobnerH., The Chronology of St. Augustine’s Sermones ad populum II: Sermons 5 to 8, dansAugustinian Studies 34/1 (2003), 49-66. 37 Aug., s. 7, 4 (CCL 41, 73): « Soluiturergoistaquaestiosic. Deuspateretfiliuset spiritussanctusnaturapropriainuisibilisest. Apparuitautemquandouoluit, cuiuoluit. Nonutest, sedutuoluitcuiseruiuntomnia». 38 Cf. G. Rémy, Passivités du Christ. Leur interprétation chez Grégoire de Nazianze et Augustin d’Hippone, dans M.-A. Vannier (dir.), La Christologie et la Trinité chez les Pères, Les Éditions du Cerf, Paris 2013, 120. IGWEBUIKE: An African Journal of Arts and Humanities Vol. 3 No 5, July 2017. ISSN: 2488-9210(Online) 2504-9038(Print) (A Publication of the Augustinian Institute) 16 HombertP.-M., Nouvelles recherches de chronologie augustinienne, (Collection des Études Augustiniennes, Série Antiquité, 163) Études Augustiniennes, Paris 2000. KunzelmannA. W., Die Chronologie der Sermones des hl. Augustinus, dansMiscellanea Agostiniana 2 (1931), 427. 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