LES TAGBANA, UN SOUS-GROUPE SENOUFO DU NORD DE LA CÔTE D’IVOIRE, XIVe-XIXe SIECLES Mamadou BAMBA, Maître-Assistant, Département d’Histoire, UFR : Communication, Milieu et Société (CMS) Université Alassane Ouattara (Côted’Ivoire) KONE Kiyali, Assistant, Département d’histoire, Université Jean Lorougnon Guédé (Côte d’Ivoire), Résumé Peuple formé entre les localités de Katiola et Tafiré, les Tagbana constituent un groupe sénoufo dont les origines et les phases migratoires sont controversées et mal maîtrisées. S’interrogeant sur les origines, la migration et l’implantation des Tagbana dans le nord de la Côte d’Ivoire, cette étude contribue à la connaissance de l’histoire des migrations et de peuplement de la Côte d’Ivoire. Dans une perspective historique, l’examen critique des sources collectées indique que suite à des problèmes politiques et économiques, de nombreuses populations du triangle Banfora-Bougouni-Sikasso entamentune migration de longue durée marquée par des escales dans plusieurs localités dont Kong. Cette longue marche aboutit à la formation du peuple tagbana en Côte d’Ivoire entre les XIVe et XIXe siècles. La naissance de ce peuple est le résultat d’un brassage opéré entre les Falafala et les Mandé-dioula. Mots clés : Tagbana - migration - origine - formation - peuplement Abstract A people formed between the localities of Katiola and Tafiré, the Tagbana constitute a Senufo group whose origins and migratory phases are controversial and poorly understood. Examining the origins, migration and settlement of the Tagbana in northern Côte d'Ivoire, this study contributes to the history of migration and settlement in Côte d'Ivoire. From a historical perspective, a critical examination of the collected sources indicates that because of political and economic problems, many populations of the Banfora-Bougouni-Sikasso triangle begin a long migration marked by stopovers in several localities including Kong. This long walk resulted in the formation of the Tagbana people in Ivory Coast between the 14th and 20th IJO- International Journal of Social Science and Humanities Research ( ISSN 2811-2466 ) Volume 5 | Issue 08 | August 2022 | https://www.ijojournals.com/index.php/ssh/index 1 SK COMPUTER Typewriter KONE Kiyali SK COMPUTER Typewriter KONE Kiyali SK COMPUTER Typewriter KONE Kiyali SK COMPUTER Typewriter KONE Kiyali SK COMPUTER Typewriter KONE Kiyali centuries. The birth of this people is the result of a mixing between the Falafala and the Mandé-dioula. Keywords: Tagbana - migration - origin - formation - settlement Introduction Les Tagbana constituent l’une des franges importantes du peuple Senoufo de la Côte d’Ivoire. Localisés dans le septentrion ivoirien, ils occupent actuellement les sous-préfectures de Tafiré, Niakaramandougou, Tortya, Fronan, Katiola et Timbé.Entre les XIVe et XIXe siècles, le peuple Tagbana se forme dans son habitat actuel. Cependant, les origines attribuées à ce peuple par les chercheurs sont diverses et contradictoires. Devant ce constat, Koné Kiyali (2018, p.70) conclut que les acquis de l’historiographie du monde tagbana ne permettent pas « de répondre à la question de l’origine de ce peuple ainsi que de sa pérégrination d’une manière définitive ». Cette situation met au centre,les questions relatives aux origines, à la migration et à la formation des Tagbana. Alors, comment ce peuple s’est-il constitué dans le nord ivoirien ? Par un examen du processus de formation des Tagbana dans le nord de la Côte d’Ivoire, cette réflexion est une contribution à la connaissance de l’histoire des migrations et de peuplement en Côte d’Ivoire.Au XIVe siècle, sitôt après l’apogée de l’empire du Mali, débute l’infiltration des Proto-tagbana vers leur habitat actuel. Ce mouvement d’expansion qui s’accélère vers le sud, à partir du XVIe siècle,est stoppé par les Baoulé au XIXe siècle.S’appuyant sur les sources orales, les ouvrages et les travaux scientifiques, cette étude analyse les différentes versions liées aux origines des Tagbana, retrace leurs différentes étapes migratoires et enfin, montre le processus de formation et d’occupation de leur espace actuel. 1. Les Tagbana, un peupleaux origines controversées Les travaux de recherche attribuent plusieurs origines au Tagbana. Les thèses en confrontation partent d’une origine mythologique à une origine soudanaise en passant par une thèse d’autochtonie. 1.1.Des origines mythologiqueet autochtonique discutables A propos des origines mythologiques, certaines sources orales collectées par Koné Kiyali (2018, p.71) indiquent que les Tagbana proviendraient du ciel par le canal d’une chaîne en or ; et considèrent Célikala-liê comme l’ancêtre commun de tous les Tagbana. Le site qui l’a vu apparaître est considéré comme le point de départ du peuplement de leur actuelhabitat. IJO- International Journal of Social Science and Humanities Research ( ISSN 2811-2466 ) Volume 5 | Issue 08 | August 2022 | https://www.ijojournals.com/index.php/ssh/index 2 A ce sujet, le traditionniste Madou Ouattara1 informe que « Le village créé et dénommé ‘’Célikalakaha’’ existe toujours et fait partie d’un quartier de l’actuelle commune de Tafiré. Le site, sur lequel l’ancêtre des Tagbana est descendu, l’endroit où il a été englouti ainsi que sa première case, bien que détruite en partie, existe toujours et sont des lieux de pactisations. Quant à la chaîne en or, les colonisateurs blancs l’ont emportée… ». Cette origine mythologique est également soutenue dans la partie méridionale du pays tagbana. En effet, à Kanangonon, Sounnan Coulibaly témoigne que l’ensemble des Tagbanaest descendu du ciel à l’aide d’une chaîne en or. Et cette chaîne est entreposée dans un bocage qui sert désormais de lieu de culte, de vénération et de pactisations2. Si la première tradition a mis l’accent sur l’existence d’un ancêtre commun dénommé « Célikala-liê », la seconde n’en fait pas cas. Toutefois, elles ont en commun le ciel comme origine du peuple tagbana. A contrario, la monographie du cercle des Tagbanaquant à elle stipule « qu’une seule race peuplaitautrefois le pays : et c’était des tribus apparentées les unes aux autres, toutes derace sénoufo, frustres et timides, Djimini et Tagbana sont les autochtones3 ».Ouattara Tiona (1999, p.26)et Ouattara Eugénie (2016, p.6) abondent dans ce sens en soutenant que les Tagbana sont autochtones du site qu’ils occupent et ne viennent de nulle part. De ce qui précède, il ressort clairement que les Tagbana proviendraient d’une part du ciel et, d’autre part, de nulle part et sont autochtones de leur habitat actuel. Si les Tagbana ne viennent de nulle part, alors s’agit-il d’un peuple formé ex nihilo ? Cette interrogation ouvre la voie à des discussions sur la valeur des mythes dans la formation des sociétés africaines. A l’instar de nombreuses sociétés africaines, les mythes d’origine mis en avant visent à permettre aux Tagbana de régenter la présence accomplie et durable des populations immigrées qui vivent dans le même espace géographique qu’eux (Nadia Belaidi et al., 2016,p. 43-76).Dans les études de peuplement, le mythe est utilisé pour montrer l’autochtonie d’un groupe de population sur les autres. Dans ce cas, le peuple dit autochtone s’organise politiquement et socialement pour maintenir les nouveaux venus dans la dépendance. Il devient ainsi le maître des terres et l’officiant des cultes agraires. C’est pour cette raison que Amadou Mahtar M’bow (1990, p.9) estime que « les mythes de toutes sortes ont caché au monde l’histoire réelle de l’Afrique jusqu’à un passé récent ». 1 Entretien réalisé avec Madou OUATTARA, 66 ans, le 10/12/15 à Célikalakaha, notable à Célikalakaha 2 Sounnan COULIBALY, entretien du 11/12/2015 à Tafiré. 3 Monographie du Cercle des "Tagouana", Dabakala le 14 octobre 1916, enregistrement des coutumes indigènes du cercle des Tagouana, N°980,1916 IJO- International Journal of Social Science and Humanities Research ( ISSN 2811-2466 ) Volume 5 | Issue 08 | August 2022 | https://www.ijojournals.com/index.php/ssh/index 3 Vu l’obstacle que les mythes engendrent dans la reconstitution de l’histoire des peuples africains en général, et des Tagbanaen particulier,il convient de prendre de la distance et privilégier d’autres pistes. 1.2.Le triangle Banfora-Bougouni-Sikasso,probable berceau de certains Tagbana Ne partageant pas les origines célestes et les mythes d’autochtonie qui fondent l’histoire du peuple Tagbana, CoulibalyMadou, un traditionniste affirme sans précision que « Les Tagbana sont venus du Mandé, fuyant l’instabilité qui y régnait, ils se sont installés sur leur site actuel ».A ce sujet, Pingué Coulibaly (2019, p.20) et Louis Roussel (1955, p.7)se montrent plus précis en fixantl’aire primitivedes Tagbana dans la région de Bougouni, dans l’actuel Mali (Coulibaly Pingué, 2019, p.20). A ce sujet, le Mémorial de la Côte d’Ivoire note que « le foyer linguistique et culturel du bloc sénoufo doit se situer dans la région comprise entre Banfora-Bougouni et Sikasso, ce qui correspond à peu près au pays d’origine, le Mali qu’évoque la tradition orale » (H. Diabaté, 1987, p.74).Quant à Yves Person (1968, p.60), il fait remarquer que les Sénoufo du nord occupent le pays minianka et le Kénédougou. Ce texte fait apparaître qu’en plus de Bougouni et Koutiala, la localité de Kénédougou dans l’extrême sud de l’actuel Burkina-Faso4 constitue aussi un bastion des Sénoufo. Interrogé dans le centre du pays tagbana, Koné M’bétchin François, cet autre traditionniste indique que« Les Tagbana sont venus de Koutiala, après plusieurs escales liées à la fatigue du voyage et à la quête d'endroit propice (…)»5. Cette version est soutenue par Touré N’clo qui soutient que« Les Tagbana sont quittés à Koutiala leur site d’origine à une époque lointaine pour s’établir dans l’espace actuel…»6. Attestant cette origine, Coulibaly Sékou7 précise que les Mianka sont les ancêtres des Tagbana. Il justifie cela par des similitudeset des ressemblanceslinguistiques entre ces deux peuples. Selon lui, les différentes modifications intervenues dans le vocabulaire et la langue d’origine sont liées aux différents mouvements migratoires effectués par les Tagbana. En effet, au cours de leurs déplacements, les migrants tagbana ont eu des contacts avec d’autres peuples, notamment les Malinké et les Falafala. Ces contacts ont eu une influence sur la langue des Tagbana. Le traditionniste termine son analyse par une comparaison entre certains éléments des langues mianka et tagbana. « Par exemple,le 4 Kénédougou est une localité de l’extrême ouest de l’actuel Burkina-Faso. 5 Koné M’bétchin François, entretien du 16/12/2015 à Tortya 6 Touré N’clo Patrice, entretien du 27/12/2015 à Nagnankaha 7 Coulibaly Sékou, entretien du 18/06/2019 à Tortya. IJO- International Journal of Social Science and Humanities Research ( ISSN 2811-2466 ) Volume 5 | Issue 08 | August 2022 | https://www.ijojournals.com/index.php/ssh/index 4 mot gazelle se prononce "Gafa" en tagbana, et se dit "Kafa" en Mianka ; "Tchèlè" en Mianka désigne une femme âgée (vieille femme) et se lit en Tagbana "Tchèlègôhô" »8. Les différents lieux cités par les traditionnistes comme origine des Tagbana sont Bougouni et Koutiala. Ces deux localités font partie de la grande région de Sikasso et de la zone sud du Mali. De l’examen du peuplement de la région de Sikasso, il ressort que c’est une zone fortement peuplée de Sénoufo et de Mianka. D’ailleurs, Yves Person (1970, p.783) ne fait pas de différence entre Mianka et Sénoufo lorsqu’il écrit que « Les Minyanka de Koutiala sont des Sénoufo un peu aberrants et apparaissent enracinés de très longue date dans leur terroir, mais, si notre hypothèse est exacte, ils ont dû venir aussi du Sud-est ». De ce qui précède, les Mianka font partie du groupe ethnique sénoufo tout comme les Tagbana de l’actuel Côte d’Ivoire. Le sud-ouest de l’actuel Burkina (Kénédougou et Banfora, etc.) et le sud de l’actuel Mali (Bougouni, Koutiala et Sikasso) pourraient être considérés comme un probable foyer originel des Tagbana. Mais de ce vaste espace, la partie méridionale de l’actuel Mali peut être considérée comme l’origine lointaine et le point de départ d’une frange de Mianka vers l’actuelle Côte d’Ivoire. Ce groupe de population mianka aurait constitué un important groupe à partir duquel le peuple tagbana s’est formé dans le nord ivoirien. Si cette thèse parait vraisemblable, certaines sources situent l’origine des Tagbana dans le royaume de Kong que nous nous proposons d’analyser. 1.3.Le royaume de Kong, un gîte d’étape des Tagbana Parlant de l’habitat originel des Tagbana,le chef canton des Tagbana de Niakara,Koné Tebetchin Luc affirme que « Les Tagbana viennent de Kpô (Kong). Lors d’une aventure de chasse, ils découvrent le site de Niakara. Le sol propice à l’agriculture et la zone très giboyeuse incitent certains à venir s'y installer. Alors le déplacement se fit sans détour de Kpô au site actuel de Niakara »9. Sur la même question, Koné Tièkoura, l’un des traditionnistes de Niangbo soutient que les habitants de ce village sont venus de Kong10.Ces affirmations et témoignages manquent de précisions sur la date de migration et des itinéraires des Tagbana. Cependant, les sources écrites et les travaux réalisés dans certaines zones du nord de la Côte d’Ivoire permettent d’examiner la véracité des différentes opinions. De façon générale, l’histoire des Tagbana semble être fortement liée à celle du royaume de Kong. Pour Georges Niamkey Kodjo (1986, p.1016), c’est sous le règne de Mori Maghari que 8Coulibaly Sékou, entretien du 18/06/2019 à Tortya. 9 Koné Tebetchin Luc, entretien du 19/12/2015 à Niakara. 10 Koné Tièkoura, entretien du 20/12/2015 à Niangbo IJO- International Journal of Social Science and Humanities Research ( ISSN 2811-2466 ) Volume 5 | Issue 08 | August 2022 | https://www.ijojournals.com/index.php/ssh/index 5 l’empire de Kong s’est étendu vers le sud pour atteindre l’actuel espace ethnique et culturel tagbana. D’ailleurs, il qualifie cet espace de «l'une des dépendances deKong ».Louis Gustave Binger s’inscrit dans cette logique car, il rattache les Tagbana au Falafala11 en indiquant que « le pays était anciennement habité par les Falafala se rattachant ethnographiquement aux Tagouana » (Binger, 1892, p.323). Or, les Falafala que ces auteurs qualifient d’ancêtre des Tagbana ont connu des mouvements dans l’espace voltaïque en fonction des événements qui ont rythmé leur vie à Kong. Koné Kiyali traduit la mobilité de ces populations de Kong en ces termes : « Accueillants, mais méfiants, les Falafalas ont le plus souvent préféré la fuite à la résistance. C’est donc sous la poussée des Myoro qu’ils émigrent vers les environs immédiats de la ville actuelle de Kong. Une partie d’entre eux s’oriente dans le pays Djimini et vers Ferkessédougou, annonçant ainsi le peuplement de l’espace voltaïque »(K. Kiyali, 2018, p.80). M’brah Désiré (2014, p.76-77) estime que des militaires sénoufo, partis de Kong,ont conduit leurs familles et leurs groupes dans les régions actuelles de Korhogo, Sinématiali, Ferkessédougou, Ouangolodougou, Boundiali, Tafiré, Koumbala, Napié,Katiola, etc. De cette thèse, on remarque que Tafiré et Katiola représentent respectivement les limites nord et sud du pays tagbana. A partir de 1710, les éléments venus de Kong ont essaimé tout l’espace culturel tagbanaactuel (D. K. M’brah, 2014, p.75). Constitués de Falafala, de Myoro, de Gbin et de Nabé, ces éléments avaient été en grande majorité, phagocyté par les Dioula à Kong (G. N. Kodjo, 1986, p.172). La présence des populations venues de Kong pour s’installer dans le pays tagbana est incontestable.Contrairement au sud-mali (Koutiala et Bougouni) qui constitue l’origine lointaine des Tagbana, le royaume de Kong apparaît comme l’origine proche des Tagbana. 2. Migrations et itinéraires des proto-Tagbana (XIVe-XVIIIe siècles) Les Sénoufo qui occupent actuellement l’aire culturelle tagbana ont essaimé dans leur habitat actuel par des vagues migratoiresponctuées d’escales dans divers endroits. Il s’agit de mettre en évidence les différents mouvements migratoires importants des Tagbana ainsi que les principaux itinéraires qu’ils ont suivis pour atteindre leur zone d’occupation actuelle. 11 Les Falafala sont considérés comme un peuple autochtone du royaume de Kong et l’ancêtre de l’ensemble des Sénoufo de Côte d’Ivoire. IJO- International Journal of Social Science and Humanities Research ( ISSN 2811-2466 ) Volume 5 | Issue 08 | August 2022 | https://www.ijojournals.com/index.php/ssh/index 6 2.1.Du pays Mianka à Kong(fin XIVe siècles) Selon Henriette Diabaté (1988, p.71), plusieurs auteurs indiquent que l’espace géographique des Sénoufo s’étend de la Volta noire au pays baoulé. Pour sa part, Salverte-Marmier (1964, p.17) révèle que cette aire culturelle a subi une diminution spatiale au fil du temps, car elle « a dû à un moment donné s'étendre de Mankono à Bondoukou, de Tiébissou à Banfora et même au-delà vers le nord de la Haute-Volta ».C’est du triangle Banfora-Bougouni-Sikasso que les ancêtres des Tagbanadescendentprogressivement vers le sud. C’est à travers un lent glissement qu’ils parviennent à s’établir dans l’espace compris entre Tafiré et Katiola.Cette lenteur s’explique par le fait que ces migrants« ne s’installent jamais au-delà d’une journée de leur lieu de départ, afin de pouvoir informer très rapidement leurs parents des éventuelles difficultés rencontrées » (Henriette Diabaté, 1988, p.71). C’est par cette méthode empreinte de prudence que les Sénoufo se dispersent par vagues successives dans « une région dont les limites sont grossièrement marquées par les localités actuelles d’Odienné, de Touba, de Séguéla, de Mankono, de Bouaké, de Prikro et de Bouna » (Henriette Diabaté, 1988, p.71).Quant à Louis Roussel (1965, p.31), il note que pendant leur migration, « les uns auraient colonisé la région de Tingrela-Boundiala, d’autres, Fodonons et Tangas, auraient occupé le Kiembara, d’autres enfin auraient gagné les anciennes subdivisions de Kong, de Dabakala, de Katiola. Leur marche aurait été bloquée par la rencontre du rameau le plus septentrional du groupe akan ». Ces différentes versions sur la migration des Sénoufo en direction de l’actuelle Côte d’Ivoire ne précisent aucun itinéraire avec des escales précises. Mais trois axes majeurs se dégagent. De ces principaux axes, retenons celui qui se dirige vers Kong. Ce choix s’explique par le fait que la plupart des sous-groupes sénoufo, notamment les Tagbana se sont constitués à partir de la migration que les chefs guerriers sénoufo ont entamé à partir de la métropole de Kong. Concernant le périple des Sénoufo vers Kong, Georges Niamkey Kodjo constate sans indication précise que la vallée du fleuve Comoé a servi de voie de passage à la plupart des populations dites autochtones de la région de Kong (G. N. Kodjo, p.161). Fondé à la même période que Djenné (1043-1044), Kong a connu des mouvements peu importants de populations avant le déferlement de la première vague des Mandé au XIVe siècle (L. G. Binger, 1892, p.323). Dès sa création, des relations commerciales ont été établies entre Kong et d’autres régions septentrionales, notamment le pays minianka. Cela a favorisé la circulation des commerçants entre ces deux régions. De ce fait, Kénédougou devient un passage pour les commerçants venant de Kong en direction de Ségou (Y. Person, 1968, 110 α 128). IJO- International Journal of Social Science and Humanities Research ( ISSN 2811-2466 ) Volume 5 | Issue 08 | August 2022 | https://www.ijojournals.com/index.php/ssh/index 7 Il est donc probable que les premiers mouvements des populations sénoufo aient suivi ces voies commerciales. Il est certain que ces premiers mouvements étaient moins importants que les autres. Même si toutes les questions concernant la migration des Sénoufo de leur habitat originel en direction de Kong n’ont pas été élucidées, notons que ce mouvement reste un pan important de l’histoire des migrations du peuple Sénoufo en général et Tagbana en particulier. Alors, comment s’est déroulé le déplacement de ces populations de Kong vers leur habitat actuel ? 2.2.De Kong à Nanguinkaha (XVIIIe siècle) Vers la fin néolithique, certains Falafala quitte le village Ténégéra, près du royaume de Kong, pour s’installer dans l’actuel espace culturel tagbana sous la pression des Myoro. Au XVIIIe siècle,un second groupe de migrants conduit par Nanguin Soroquitte Kong pour se diriger vers leur habitat actuel(G. N. Kodjo, 1986, p.797).Suite à une incompréhension entreMori Maghari, roi de Kong et Nanguin Soro, guerrier sénoufo intrépide, que de nombreux sénoufo décident de partir de Kong avec les membres de leurs familles, comme l’indique Henriette Diabaté (1987, p.87)en ces termes : Sous le règne de Mori Maghari, deuxième successeur de Sékou Ouattara, entre 1770 et 1800, il met le cap sur le nord à la tête d’un millier de migrants composés de Sénoufo Tiébaga, Niarafolo et Takpin et de Mandés intégrés aux familles sénoufo. Il est secondé par les chefs militaires Bégako Sékongo, Fanga Silué, Layèhè Soro, Kpo Yéo,Gnèkèrè Silué, Tradia Soro, Kolo Yéo, Kenguélé Yéo, Sikolo Yéo, Niaha Soro et Nama Yéo. Les migrants dirigés par Nanguin Soro ne constituent pas un groupe homogène. En effet, c’est de ce groupe que la plupart des sous-groupes Sénoufo de Côte d’Ivoire voit le jour. Cependant, d’autres auteurs comme Désiré M’brah estiment que tous les sous-groupes Sénoufo ne sont pas partis de Kong au même moment que Nanguin Soro. D’après lui, NanguinSoro a quitté Kong qu’avec les membres de sa famille "Tiembara". Ce guerrier a été suivi peu après par les Niarafolo qui empruntent le même itinéraire que lui (D. M’brah,2014, p.74-75).Dans les études de Ouattara Tiona, il apparaît aussi que lesTagbana de Tafiré ont quitté le royaume de Kong après le départ de Nanguin Soro de cette métropole (T. Ouattara, 1991, p.388-389). De ces différentes versions sur le départ des migrants sénoufo de Kong, il ressort que Nanguin Soro est le premier Sénoufo à amorcer un mouvement de masse en direction du pays sénoufo ivoirien actuel. La migration qui est un phénomène continu dans le temps et dans l’espace ne s’arrête donc pas à celle de ce guerrier. D’autres vagues migratoires ont eu lieu après celle dirigée par Nanguin Soro. Mais, nous ne nous intéressons qu’à l’itinéraire de Nanguin Soro. IJO- International Journal of Social Science and Humanities Research ( ISSN 2811-2466 ) Volume 5 | Issue 08 | August 2022 | https://www.ijojournals.com/index.php/ssh/index 8 Sous la direction de Nanguin Soro, les migrants sénoufo envisageaient de retourner dans leur pays d’origine. Pour ce faire, ils empruntent la piste caravanière longeant le fleuve Léraba et menant à Dienné par Bobo-dioulasso. Après plusieurs jours de marche lente, ils parviennent à Kawara12 et tombent sous le charme de cette zone. Une fois dans cette localité, les migrants manifestent leur désir de s’y établir. Eu égard aux relations amicales entre les populations de cette région et l’empire de Kong, les chefs de Kawara leur accordent l’hospitalité, en autorisant leur installation au sud de Kawara. D’après Henriette Diabaté (1987, p.87) « chaque chef militaire obtient une parcelle de terre pour sa famille et tous ceux qui l’accompagnent. La vie sédentaire reprend ses droits. La population s’adonne à la culture de la terre et les chefs militaires à la chasse et au commerce de chevaux ». Cette organisation économique essentiellement basée sur l’agriculture et le commerce permet aux migrants de s’affirmer de plus en plus dans leur nouvel espace de vie.S’inquiétant de cette situation qui risque de mettre à mal leur autorité et la stabilité dans leur région, les chefs de Kawara demandent à Nanguin Soro de quitter leur terre avec ses hommes.Obligé de quitter cette région, le groupe de Nanguin Soro connait pour la première fois une scission. Le premier groupe, sous la houlette d’un certain Bégako Sékongo et sa famille, s’oriente vers le nord. Quant au reste des migrants toujours dirigé par Nanguin Soro qui constitue le second groupe, ils partent vers le sud en suivant la piste caravanière qui mène vers le Worodogou (K. Koné, 2018, p.86). C’est dans ce groupe conduit par Nanguin Soro que se trouve le fondateur du groupe Tagbana ou Tapkin, objet de notre réflexion. Henriette Diabaté (1987, p.87) décrit cette nouvelle aventure du groupe de Nanguin Soro en ces termes : Les derniers traversent le Bandama au gué de Nifiniaragba et mettent le cap sur Diédana qu’ils atteignent après une journée de marche. Ils y passent quelques jours, puis reprennent leur route vers Boron. Ils séjournent à Lamèhèkaha, puis à Kadioha, arrivent à Boron et demandent l’hospitalité aux parents de Sékou Ouattara de kong. Connaissant la force militaire de Nanguin Soro, les rois dioula de Boron refusent de les accueillir. A partir de Boron, Nanguin Soro et ses hommes décident de rebrousser chemin. Ils reprennent alors la route par laquelle ils sont venus. Sur le chemin du retour, ils découvrent au nord de Lamèhèkaha et au sud de Diédana, une colline et deux villages. Wakatiennin, l’un des deux villages est situé au sud de la colline ; et l’autre Nangounkaha se trouve au nord, sur les bords de la rivière Nangouholo.Dans ces villages, les migrants sont accueillis chaleureusement par 12 Kawara ou Kaouara est une localité du nord situé de la Côte d’Ivoire, dans l’actuel département de Ouangolodougou. IJO- International Journal of Social Science and Humanities Research ( ISSN 2811-2466 ) Volume 5 | Issue 08 | August 2022 | https://www.ijojournals.com/index.php/ssh/index 9 les populations falafala qui y avaient probablement émigré sous la poussée des Myoro, à la fin du néolithique. Ils sont donc autorisés à s’installer au sud de Wakatiennin et à l’est de Nangounkaha, où ils fondent leur village. En reconnaissance à leur guide, les migrants baptisent cet espace qu’il occupe désormais Nanguinkaha, c’est-à-dire le « village de Nanguin » (H. Diabaté, 1987, p.87). De cette localité, les migrants s’organisent politiquement et économiquement pour asseoir leur hégémonie sur les Mandé de la région. Cette domination s’accentue avec la création de plusieurs autres villages par les migrants. C’est à travers cette politique expansionniste que débute le périple des Takpin sous la houlette de Gnèkère Silué. Cette migration aboutit à la naissance du pays tagbana peu avant l’incursion des Baoulé dans le centre de l’actuelle Côte d’Ivoire. Comment Gnèkèrè Silué mène-t-il les Tagbana à leur site actuel ? 2.3.De Nanguinkaha à la fondation de Gnèkèrèkaha et de Katiola(débutXIXe siècle) Après le regroupement des villages indépendants dans la région tanga, les grands chefs sénoufo et leurs arméesse dispersent dans toute la région pour trouver des terres et créer de nouveaux villages (H. Diabaté, 1987, p.88). A la tête d’un groupe important constitué de chefs militaires tels que Tradia Soro, Kolo Yéo, Kenguélé Yéo, Sikolo Yéo, Layèhè Soro et Kpo Yéo, Gnèkèrè Silué quitte à son tour Nanguinkaha et entame une nouvelle aventure. Moins périlleuse que celle vécu avec Nanguin Soro, l’aventure de ce groupe de migrants débute par une escale à Lamèhèkaha. Se dirigeant vers le sud-est, ils traversent au gué de Longo et parvient au sud la colline du village Niangbo où il fonde Gnèkèrèkaha (village de Gnèkèrè)13. Lorsque Gnèkèrè Silué se fixe dans son nouveau village, plusieurs de ses compagnons décident de pousser leur migration plus loin. Ainsi, certains d’entre eux se dirigent vers le nord et d’autres prennent la direction du sud. Le groupe qui nous intéresse dans cette étude est celui qui s’est orienté vers le sud et dirigé par le guerrier Kolo Yéo.Selon Ouattara Tiona, les compagnons de Gnèkèrè Silué qui ont poursuivi leur exode vers le sud, ont été bien accueillis par les Fohobélé qu’ils ont rencontré en chemin.Après avoir passé quelques temps dans le premier village fondé par les Fohobélé, les migrants s’éparpillent dans la région en occupant les zones environnantes,comme le stipule le texte ci-dessous : Peu après, Ndana Horo, Sourou Horo, Offien Thio, Tradia Horo, Tien Horo et Kolo Yè décidèrent de quitter la région du premier village construit par les Fohobélé. Ainsi, Ndana, en compagnie de ses hommes, se dirigea vers le sud-est et s’installa dans la région actuelle du village qui porte son nom. Offien Thio, Sourou Horo, Tradia Horo et Tien Horo se dirigèrent vers 13 Nièkèrèkaha ou Gnèkèrèkaha est appelé aujourd’hui Niakaramandougou. IJO- International Journal of Social Science and Humanities Research ( ISSN 2811-2466 ) Volume 5 | Issue 08 | August 2022 | https://www.ijojournals.com/index.php/ssh/index 10 l’ouest et s’installèrent respectivement dans les régions de Nangbotokaha, Souroukaha, Daracolondougou et Niénankaha. Kolo Yè, avec ses hommes, se dirigea vers le sud et alla s’installer dans la région de Katio ou Katiola. Quant à Kagouna Hili, il demeura dans le premier village des Fohobélé, appelé alors Finhinlin ou Fimèlè. Ce texte montre clairement que la partie méridionale du pays tagbana était déjà occupé par les Fohobélé avant l’intrusion des guerriers sénoufo venus de Kong. Même si cette version peut paraître vraisemblable, il est certain que l’éclosion d’une identité du peuple tagbana s’est fait à partir de l’installation de ces guerriers sénoufo. Ces migrations constituent donc un pan essentiel de l’histoire des Sénoufo en général et des Tagbana en particulier. En réalité, l’histoire de cette partie ne saurait s’écrire en ignorant le rôle des guerriers sénoufo venus de Kong. En effet, en abandonnant son chef guerrier Gnèkèrè Silué, Kolo Yéo pousse sa migration vers le sud et occupe la région de la colline Hambol. Dans cette région, il crée un village qu’il baptise Katjrolo. Signifiant « passage étroit entre deux forêt », Katjrolo a été déformé par l’administration coloniale française en « Katiola ». En outre, Kapo Thio, fondateur de Kabolo serait aussi venu deGnèkèrèkaha. Ayant réussi à regrouper tous les campements et habitats isolés en un village pour lutter contre les agressions extérieures, les populations portent le nom de Diedana. De ce qui précède, il ressort que le Tagbana centre et le Tagbana sud ont vu le jour au terme du périple débuté sous Nanguin Soro et conclut par ses compagnons Gnèkèrè Silué et Kolo Yéo. Quant à sa partie septentrionale, elle doit sa création et son peuplement à des vagues de migrations distinctes de cellessus-mentionnées. Pour les traditionnistes de cette partie du Tagbana, la migration de leurs ancêtres serait partie de Kong pour aboutir directement à Tafiré sans escale majeure. Pour eux, cette vague a été conduite par Dounakangnimin, un chasseur, originaire de Kong. A ce sujet, Sounan Coulibaly soutient que « ce peuple n’a pas fait d’escale mais à plutôt emprunté des pistes en passant par N’golodou pour arriver en un seul jour à Tafiré »14. A l’issue de ces importants mouvements, les migrants s’implantent dans leur espace géographique actuel et s’organisent pour s’affirmer culturellement dans la partie méridionale du pays sénoufo de la Côte d’Ivoire. 3. Peuplement et structuration de l’espace tagbana (fin XIXe siècles). L’épopée des guerriers venus de Kong et les péripéties des migrants mandé-dioula favorisent le peuplement de l’actuelle aire culturelle tagbana. Comment ces populations ont-elles occupéleur nouveau cadre de vie ? 14 Sounan COULIBALY, entretien du 11/12/2015 à Tafiré IJO- International Journal of Social Science and Humanities Research ( ISSN 2811-2466 ) Volume 5 | Issue 08 | August 2022 | https://www.ijojournals.com/index.php/ssh/index 11 3.1.Le peuplement ancien du pays tagbana A l’instar de toutes les régions de la Côte d’Ivoire, le nord a été habité avant l’arrivée des populations que nous connaissons actuellement. En effet, de nombreuses informations géologiques, archéologiques et historiques attestent que l’occupation de ce pays de façon générale remonte à l’époque néolithique voire à l’ère paléolithique. S’appuyant sur les résultats des fouilles archéologiques effectuées par Diabaté Victor sur le site de Ténégéra dans la région de Kong, Georges Niamkey Kodjo révèle que les Falafala, ancêtres du peuple Sénoufo, ont habité la région vers la fin du néolithique avant l’arrivée des Myoro. C’est sous la poussée des Myoro que les Falafala émigrent vers le Sud-ouest (Djimini) et dans les environs immédiats de la ville actuelle de Kong (G. N. Kodjo, 1986, p.164) A propos du peuplement ancien de la partie nord de la Côte d’Ivoire, Jean Noël Loucou note qu’il existait dans les régions de Niakaramandougou et Ferkessédougou des boules de pierre et des poteries minuscules. Se basant sur ces données archéologiques, l’auteur conclut que les sites de Korhogo et Kong ont été habités continuellement de la période du néolithique jusqu’à nos jours (J. N. Loucou, 1984, p.13-14). Par ailleurs, Désiré M’brah (2010, p.103)note que « des traces de véritables ateliers géants où les outils étaient fabriqués en grand nombre, ont été découvertes près de Ferkessédougou. Egalement, des boules de pierre et des tessons de poterie y ont été découverts ». Tous ces éléments démontrent qu’il y a eu des habitants dans le pays tagbana avant l’ère préhistorique. Mais qui sont ces peuples qui ont précédé les Tagbana sur leur site actuel ? D’où viennent-ils ? Pour Georges Niamkey Kodjo, le peuplement du nord et du nord-est de l’actuelle Côte d’Ivoire par les Proto-sénoufo aurait débuté probablement vers la fin du néolithique avec les Falafala et s’est poursuivi vers le premier millénaire de notre ère avec les Nabé. La mise en place de ces populations est donc très ancienne. Il estime que ces proto-sénoufo que sontles Falafala, Myoro et Gbin ont certainement contribué à la création des langues senoufo actuelles du nord et du nord-est de la Côte d’Ivoire. (G. N. Kodjo, 1986, p.172). A ce stade de la réflexion, notons que les sources qui abordent la question des origines du peuple tagbana n’évoquent pas la présence d’une quelconque population qui les auraient devancées sur leur habitat actuel. D’ailleurs, Ouattara Tiona relève que les traditionnistes considèrent que les migrations des guerriers sénoufo en provenance de Kong ont constitué les premiers mouvements du pays sénoufo en général et de l’espace géographique tagbana en particulier (T. Ouattara, 1999, p.44). Cette réalité montre clairement que les autres migrations effectuées dans la région n’ont pas marqué la conscience collective des Tagbana parce IJO- International Journal of Social Science and Humanities Research ( ISSN 2811-2466 ) Volume 5 | Issue 08 | August 2022 | https://www.ijojournals.com/index.php/ssh/index 12 qu’elles ont été certainement de moindre ampleur. Aussi n’ont-elles pas engendré d’importants bouleversements institutionnels et des modifications spatio-démographiques. Une légende tagbana révèle qu’avant toutes les vagues migratoires qui se sont superposées aux anciens peuples autochtones au cours decette longue période comprise entre leXIVe siècle et la fin du XVIIIesiècle, le pays était déjà peuplé par les Mandébélé.Communément appelés pygmée, les Mandébélé sont des petits hommes aux pieds retournés. Ces derniers étaient les propriétaires des terres avant l’intrusion des migrants dans la zone, mais vivaient de la chasse et de la cueillette. A l’arrivée des premiers migrants, les Mandébélé enseignent le tiga aux enfants de ceux-ci, mais ils leur interdisent l’accès aux cérémonies initiatiques (H. Diabaté, 1988, p.73). Cette clause est rompue car, voulant satisfaire leur curiosité, les enfants des migrants désobéissent aux prescriptions en violant le secret du rite initiatique. A côté de cet incident, ces migrants perturbaient la quiétude de leur hôte car, ils disposaient d’instruments de fer pour la chasse. Face à ces menaces que constituent les nouveaux venus, les Mandébélé décident de se retrancher dans les arbres et se rendent invisibles à une partie des migrants. Ceux qui avaient la possibilité de les voir étaient les chasseurs et les enfants qu’ils avaient initiés. C’est dans ce contexte que les Mandébélé laissent le champ libre aux migrants, qui deviennent de ce fait, maîtres des terres de la région et mettent en place leurs institutions initiatiques. C’est ce processus que Henriette Diabaté a appelé « la dépossession des Mandébélé par les Sénoufo » (H. Diabaté, 1988, p.73). Même si Ouattara Tiona estime que la pénétration des Mandé-dioula en pays tagbana a eu lieu bien avant le second millénaire de notre ère, et qu’elle s’est amplifiée après la décadence de l’empire du Mali, notamment aux XVIe et XVIIIe siècles, notons que c’est la grande migration des guerriers sénoufo venus de Kong qui aboutit à la naissance du peuple Tagbana et à l’émergence de son identité. 3.2.Les Falafala et les Mandé-dioula à la base de la formation du peuple Tagbana La constitution du peuple Tagbana est l’aboutissement d’un long et périlleux processus migratoire en direction de l’espace voltaïque ivoirien. Les migrants qui forment l’ossature du peuple tagbana ont quitté leur habitat originel pour diverses raisons. Certains fuyaient les crises politiques et les catastrophes naturelles ; et d’autres cherchaient des terres cultivables et de nouveaux partenaires commerciaux (K. Koné, 2018, p.88). IJO- International Journal of Social Science and Humanities Research ( ISSN 2811-2466 ) Volume 5 | Issue 08 | August 2022 | https://www.ijojournals.com/index.php/ssh/index 13 Tous ces facteurs motivent l’essaimage des populations d’origines diverses dans les régions actuelles du pays tagbana. En effet, le déferlement des proto tagbana dans la zone engendre la disparition des Mandébélé ou pygmées. Les éléments qui y étaient présents avant l’arrivée des groupes venus de Kong ou du Soudan sont les Falafala.A la suite des Falafala, les Mandé- Dioula s’infiltrent en suivant la piste caravanière Sikasso-Bobo-Banfora-Ouangolodougou- Tafiré-Kanangonon. Ces derniers ont dû atteindre Daracolondougou et sa région. Selon Ouattara Tiona, Ces Mandé-Dioula ont fréquenté le marché florissant de Katiola à la fin du XVIIIe siècle. Comme indiqué plus haut, les mouvements de ces peuples se sont intensifiés entre les XVIe et XVIIIe siècles. Les Mandé-Dioula n’ont pas créé de nouveaux villages et de quartiers à cette période dans le pays tagbana, ils n’avaient que des gites d’étapes, où ils laissaient des représentants (T. Ouattara, 1999, p.33-34). A la fin du XVIIIe siècle, les guerriers senoufo de Kong arrivent dans la région et créent de nombreux campements et villages. Dans la partie méridionale, les villages de Takala, Tafolo sont créés au sud-est du site primitif de Kanagonon. A l’ouest et au sud-ouest de cette localité, offienkaha, Tradiakaha, Souroukaha et Tienkaha voient le jour. Au centre du territoire tagbana, en plus de Gnèkèrèkaha, de nombreux villages sont créés. Ainsi, au nord, on a les localités de Pétonkaha et Longo ; au nord-est, Nangoniékaha, Pégbonhaha, Pédjangmankaha, Kanawolo, Fononkaha et Badiokaha ; au sud et sud-est, Folofonkaha, Kiohan, Angolokaha etc. dans la partie nord de cette aire culturelle, on assiste à la création de Sélikalakaha, Kafiné, Kanakaha, N’golokaha etc. de cette occupation spatiale, naissent de nombreux sous-groupes tagbana notamment les Tafilé ou Tafir, des Takpinlin, des Babaala ou Fohobélé, des Trafolo et les Tchédanlan (K. Koné, 2018, p.16). L’arrivée et l’installation des guerriers venus de Kongimpulsent une nouvelle dynamique aux migrations en direction de cette région. Le peuplement qui s’ensuit prend un caractère hétérogène avec des populations comme les Mangoro, Longô, les Noumou, peuhls et d’autres colonies de Mandé-dioula. La présence de tous ces éléments favorise un brassage culturel dans leur nouvelle zone d’occupation. D’ailleurs,Georges Kodjo Niamkey souligne que le brassage des proto-tagbana a débuté depuis le royaume de Kong. À ce sujet, il note : « nous ne dirons rien des autochtones zazéré, Komono, Pakhala, etc. ; ils sont tellement noyés dans l'élément dioula dont ils ont pris la coutume, la langue et les mœurs qu'il est bien difficile de noter ce qu'ils offrent de particulier. Ils ont été absorbés comme le seront les autres peuples voisins » (G. N. Kodjo, 1986, 160-161). Henriette Diabaté (1988, p.75) atteste cette réalité en indiquant que les Mandé-Dioula et autres éléments étrangers dans le nord de la Côte d’Ivoire, IJO- International Journal of Social Science and Humanities Research ( ISSN 2811-2466 ) Volume 5 | Issue 08 | August 2022 | https://www.ijojournals.com/index.php/ssh/index 14 se sont intégrés assez rapidement aux voltaïques. De ce fait, ils parlent le sénari15 et leur formation obéît aux normes initiatiques senoufo. En clair, la genèse de l’identité culturelle des Tagbana résulte d’un premier brassage ethno- culturel principalement entre les Falafala et les Mandé-dioula. Ce brassage s’est accentué parl’installation des Baoulé dans la région de Bouaké et par les conquêtes de Samory Touré et Mori Touré,entre les XIXe et XXe siècles. 3.3.L’occupation et la structuration du cadre de vie des Tagbana Lorsque les migrants arrivent dans leur habitat actuel, ils se regroupent par lignages« himm » et clans pour créer des villages appelés Kaha. Généralement, les villagestagbana portent les noms des personnes qui les ont créées16. De ces villages, les nouveaux arrivants se dispersent dans la région pour y fonder des campements afin d’exercer leurs activités agricoles. Ce modèle d’occupation de l’espace par lignages constitue l’un des traits généraux des sociétés organisées de l’Afrique occidentale (Y. Person, 1968, p.54). En pays tagbana, la création des campements obéissait en premier lieu à des besoins vitaux de ces populations. Avant de bâtir un campement dans une zone donnée, le Tagbana s’assure de sa richesse en gibier, de l’existence de cours d’eau et de la fertilité de son sol. Une fois installé, il bâtit son habitat et crée son champ à proximité de cette bâtisse. L’espace de production est destiné à la pratique de l’agriculture et de la chasse. Les produits de ces activités permettent aux occupants d’assurer leur subsistance et d’être en contact avec le monde extérieur à travers la vente du surplus. Le cadre de vie est alors aménagé selon la culture de l’occupant et les conditions climatiques du milieu habité. Naturellement, cet espace abrite des concessions. Cela montre que le Tagbana organise son milieu en cadre de vie et en espace de production. A partir des villages mères, de nombreux campements sont nés en pays tagbana. Ces agglomérations minuscules avec des habitats sémi-dispersés deviennent au fil du temps d’importantes agglomérations avec des habitats groupés. Dès lors, il apparait clairement que les circonstances historiques influencent la forme de l’habitat. Ainsi, en plus des déterminismes géographiques et culturels, l’habitat est désormais lié aux conditions politiques. 15 C’est la langue parlée par les Sénoufo. 16 Il s’agit de la personne ayant découvert le nouveau site ou celle ayant conduit la migration en direction du nouveau. IJO- International Journal of Social Science and Humanities Research ( ISSN 2811-2466 ) Volume 5 | Issue 08 | August 2022 | https://www.ijojournals.com/index.php/ssh/index 15 Les villages tagbana sont constitués dequartiers appelés Dara. Chaque quartier est subdivisé en plusieurs sous-quartiers. Chaque sous-quartier est formé de plusieurs concessions. La concession est l’unité résidentielle d’un même groupement familial.Du point de vue architectural, l’aire culturelle tagbana regorge deux types d’habitats. Il s’agit des habitats de types rectangulaire et circulaire. Mais, l’on constate une prédominance de case ronde à toit conique ou Gou. Parmi ces nombreuses cases rondes, on distingue la case des femmes « tchotchingin » de la case des hommes « Djêssèhè ». La différence entre ces cases réside au niveau de la taille et de la toiture comme l’explique Koné Kiyali en ces termes : Au-delà de la grosseur qui marquait la différence entre les deux concessions, la toiture de la femme présentait un bout arrondi tandis que celle de l’homme était pointue. De plus, la maison de la femme présentait deux portes, une entrée principale et une sortie qui donnaient sur son petit maraîcher et sa douche. L’homme quant à lui ajoutait souvent à sa maison une véranda où il partageait les repas avec ses enfants et amis. Cette véranda servait également d’entrepôt aux fétiches familiaux, censés briser tout enchantement et ombrager contre toutes sortes de graves maladies (K. Koné, 2019, p.111). Cette description montre le caractère traditionnel de l’habitat chez les Tagbana. La case tagbana n’est donc pas une maison au sens européen du terme, chacune d’elle représente une pièce de maison et joue un rôle précis. En effet, le chef de lignage construit une case en fonction de ses besoins. Chez les Tagbana, l’habitat n’a connu une évolution notable qu’avec la colonisation française à partir de 1898. Au total, le peuple Tagbana a organisé et structuré son espace de vie en fonction de ses traits culturels, des déterminismes géographiques, des conditions politiques et des circonstances historiques. Avec les intrusionsdes conquérants Touré et du colonisateur français, l’habitat dans l’aire culturelle tagbana connait une évolution. Conclusion Malgré les écuelles liées à la chronologie des faits, cette étude montre qu’après la chute de l’empire du Mali,vers la fin du XIVe siècle, d’importants mouvements migratoires se sont orchestrés en direction du sud, notamment vers l’actuelle Côte d’Ivoire. Ainsi, le sud-ouest de l’actuel Burkina (Kénédougou et Banfora, etc.) et le sud de l’actuel Mali (Bougouni, Koutiala et Sikasso) apparaissentcomme le foyer originel des Tagbana. Il s’agit là, des origines lointaines des Tagbana. Le royaume de Kong se présente alors comme un foyer originel proche, car il a été un important gîte d’étape dans la progression des migrants tagbana vers leur zone d’occupation actuelle. Cette distinction est nécessaire pour mieux comprendre les migrations de longue durée comme celle des Tagbana. IJO- International Journal of Social Science and Humanities Research ( ISSN 2811-2466 ) Volume 5 | Issue 08 | August 2022 | https://www.ijojournals.com/index.php/ssh/index 16 Il est certes difficile de reconstituer avec exactitude les déplacements des proto-tagbana de leur foyer originel en direction du royaume de Kong, mais il est bon d’indiquer que les mouvements des populations dans l’espace voltaïque ont été un phénomène continu du fait de l’invasion des guerriers mandé de cet espace entre les XVe et XVIe siècles.Au XVIIIe siècle, une crise politique dans le royaume de Kong provoque le déferlement d’une importante colonie de guerriers vers le pays senoufo actuel. C’est cette migration qui aboutit à la formation du peuple tagbana. Ce peuple est le résultat d’un brassage opéré entre plusieurs peuples notamment falafala, mandé-dioula, longô, noumou, gbin etc. Dans leurespace culturel, les Tagbana ont créé de nombreux kaha. Fortement hiérarchisée, la société tagbana est régie par la règle de succession matrilinéaire et par l’initiation au pôhôr. Mais, avec les hégémonies étrangères, l’équilibre social et politique des Tagbana connait un profond bouleversement. Sources et bibliographie Sources orales N° Nom et prénoms de l’informateur Statut social et profession Date et lieu de l’entretien Thèmes abordés 01 Kolo Touré Innocent Chef canton de Katiola 28/12/ 2015 à à Nagnankaha. Origine et migration des Tagbana 02 Coulibaly Sékou, (environ 60 ans) Chasseur 18/06/2019 à Tortya. Origine et migration des Tagbana 03 KONE M’bétchin François, Né 01-01-1950 à Tortya Agriculteur 16/12/2015 à Tortya, Peuplement et structuration du pays tagbana 04 KONE Tebetchin Luc Né en 1913 à Niakara Chef du canton de Niakara 19/12/2015 à Niakara, Origine et migration des Tagbana ; 05 KONE Tièkoura, (environ 80 ans) Sage 20-12-2015 à Niangbo Origine et migration des Tagbana 06 KONÉ Tiékoro, (environ 83ans ) Chef à Tiengala 24-12-2015 à Tiengala Peuplement et structuration du pays tagbana 07 Madou COULIBALY, (environ 80 ans) Sage 29/12/15 à Darakolondougou, Origine et migration des Tagbana 08 Sounnan COULIBALY, (environ 90 ans) Chef de Noumousso 11-12-15 à Tafiré Origine et peuplement 09 TOURE N’clo Patrice (environ 55 ans) Notable à Nangnankaha 27-12-2015 à Nagnankaha Peuplement et structuration du pays tagbana 10 Pié OUATTARA, (environ 68 ans ) Chef du village de Celikalakaha 09-12-15 à Célikalakaha Peuplement et structuration du pays tagbana Bibliographie BELAIDI Nadia et al., 2016, « Autochtonie(s) et sociétés contemporaines. La diversité culturelle, entre division et cohésion sociale » Droit et culture, p.43-76. BINGER Louis Gustave, 1982, Du Niger au Golfe de Guinée par le pays de Kong et le Mossi, 1887-1889, Paris, Librairie Hachette et Compagnie, 416 p. IJO- International Journal of Social Science and Humanities Research ( ISSN 2811-2466 ) Volume 5 | Issue 08 | August 2022 | https://www.ijojournals.com/index.php/ssh/index 17 COULIBALY Pingué Sara Edith, 2019, Histoire des Tagbana de Tafire, des origines à l’installation des Mandé-Dioula, Mémoire de Master, Université Alassane Ouattara, Bouaké, 82p. DIABATE Henriette, 1987, « Les fondements de Nation ivoirienne », Mémorial de la Côte d’Ivoire, Tome 1, Abidjan, Edition AMI, 290 p. HOLAS Bohumil, 1906, Les Sénoufo (y compris les Minianka), Paris, PUF, 183 p. KODJO Niamkey George, 1986, Le royaume de Kong : des origines à 1897, Aix-en Provence, Thèse de doctorat d’État, 2 Tomes, 703 p. KONE Kiyali, 2018, L’islam en pays tagbana, XVe-XXe siècles, thèse de doctorat d’histoire, Université Alassane Ouattara, Bouaké, 492 p. LOUCOU Jean-Noël, 1984, Histoire de la Côte d’Ivoire, tome 1, la formation des peuples, Abidjan, CEDA, p.13-14. M’BOW Mahtar Amadou, 1999, « préface », Histoire générale de l’Afrique : Méthodologie et préhistoire africaine, vol.1,UNESCO, Paris, 847 p. M’BRAH Kouakou Désiré, 2014, « Nouvelle approche historique sur le départ des guerriers sénoufo de Kong- Côte d’Ivoire », SIFOE, Revue électronique d’Histoire, n°2, p.70-78. MEDEIROS De François, 1990, « Les peuples du Soudan : mouvements de population », Histoire générale de l’Afrique : L’Afrique du VIIe au XIe siècles, Edition UNESCO, p.143. OUATTARA Eugénie, 2016, Église catholique et culture Tagbana (1908-1977), Université de Cocody, thèse de doctorat unique, 412 p. OUATTARA Tiona Ferdinand, 1998, Côte d’Ivoire, Katiola des origines à nos jours, NEI, Abidjan, 222 p. - 1999, Histoire des Fohobélé de Côte d’Ivoire, une population Senoufo, Karthala, Paris, 274p. PERSON Yves, 1968, 1970 et 1975, Samori, une révolution Dyula, Dakar, IFAN, 3 tomes (Mémoire 80), 2377 p. ROUSSEL Louis, 1965, Étude de développement socio-économique de la région de Korhogo, rapport sociologique, Paris, 103 p. IJO- International Journal of Social Science and Humanities Research ( ISSN 2811-2466 ) Volume 5 | Issue 08 | August 2022 | https://www.ijojournals.com/index.php/ssh/index 18 Introduction 1. Les Tagbana, un peupleaux origines controversées 1.1. Des origines mythologiqueet autochtonique discutables 1.2. Le triangle Banfora-Bougouni-Sikasso,probable berceau de certains Tagbana 1.3. Le royaume de Kong, un gîte d’étape des Tagbana 2. Migrations et itinéraires des proto-Tagbana (XIVe-XVIIIe siècles) 2.1. Du pays Mianka à Kong(fin XIVe siècles) 2.2. De Kong à Nanguinkaha (XVIIIe siècle) 2.3. De Nanguinkaha à la fondation de Gnèkèrèkaha et de Katiola(débutXIXe siècle) 3. Peuplement et structuration de l’espace tagbana (fin XIXe siècles). 3.1. Le peuplement ancien du pays tagbana 3.2. Les Falafala et les Mandé-dioula à la base de la formation du peuple Tagbana 3.3. L’occupation et la structuration du cadre de vie des Tagbana Conclusion Sources et bibliographie Sources orales Bibliographie