L’héritage du prophète William Wade Harris à débat : regards croisés sur sontestament rapporté par Pierre Benoit N’doufou Yapi Thierry Docteur Histoire, Université Félix Houphouët Boigny ndoufouyapi@gmail.com / ndoufouyapi@yahoo.fr Lékpéa Alexis Déa, enseignant-chercheur, Université Jean Lorougnon Guédé Daloa dea.alexis@yahoo.fr Résumé Débuté timidement en 1913 en Côte-d’Ivoire, le ministère de William Wadé Harris a connu un succès énorme en l’espace de quelques mois. Mais après son départ, il s’est posé la question essentielle de la gestion de son héritage. Voulant à tout prix hériter de cette œuvre salvatrice, le pasteur français Pierre Benoît, au nom de la mission protestante méthodiste effectua un voyage au Libéria auprès du prophète Harris. Il revient avec un document connu sous le nom de « Testament d’Harris ». Mais ce document provoqua la rupture entre l’Église Méthodiste et les « inconditionnels » du prophète Harris. Pour mieux comprendre cette crise, cet article se propose l’historiographie religieuse de la Côte d’Ivoire sur la question de l’authenticité et de l’applicabilité de ce Testament rapporté par le pasteur Bénoit. Mots clés : Église Catholique Romaine, Église Harriste, Église Méthodiste Wesleyenne, Pierre Benoît, Testament, William Wadé Harris. Summary: Started timidly in 1913 in Ivory Coast, the ministry of William Wadé Harris achieved enormous success in the space of a few months. But after his departure, he asked himself the essential question of the management of his inheritance. Wanting at all costs to inherit this saving work, the French pastor Pierre Benoît, in the name of the Methodist Protestant mission, made a trip to Liberia with the Prophet Harris. He returns with a document known as the "Will of Harris". But this document caused the rupture between the Methodist Church and the "unconditional" of the prophet Harris. To better understand this crisis, this article proposes the religious historiography of Côte d'Ivoire on the question of the authenticity and applicability of this Testament reported by Pastor Bénoit. Keywords: Roman Catholic Church, Harris Church, Wesleyan Methodist Church, Pierre Benoît, Testament, William Wadé Harris. IJO- International Journal of Social Science and Humanities Research ( ISSN 2811-2466 ) Volume 5 | Issue 09 | September 2022 | https://www.ijojournals.com/index.php/ssh/index 1 mailto:ndoufouyapi@gmail.com mailto:ndoufouyapi@yahoo.fr mailto:dea.alexis@yahoo.fr Introduction Si le Harrisme fait partie des religions les plus étudiées en Côte d’Ivoire aujourd’hui, il est clair que plusieurs aspects de son histoire restent encore à élucider, à approfondir. En effet, la naissance de l’Eglise harriste n’a jamais été un phénomène linéaire inscrit logiquement dans la droite ligne et constituant de ce fait la continuité du mouvement harriste. Au contraire, la "construction", voire la création d’une Eglise harriste avec une identité purement africaine à l’image du prophète lui-même, a été un le résultat d’un combat de longue haleine. Le point saillant de cette lutte était relatif à la gestion de l’héritage du prophète. Cette question a mis aux prises les pionniers du protestantisme en Côte d’ivoire, notamment les méthodistes et les inconditionnels disciples du prophète qui l’ont accompagné pendant sa mission en Côte d’Ivoire. Pour trancher cette question primordiale, la compréhension et l’application du contenu d’un document était nécessaire : il s’agit du testament du prophète Harris, un documenté colporté en 1924 depuis le Libéria par le Pasteur Pierre Benoit de l’Eglise méthodiste pour justifier sa légitimation par le prophète sur la question de la gestion de son héritage. Diversement interprété, ce document n’a jamais fait l’unanimité des différentes parties. Au- delà, il n’a jamais fait l’objet d’une analyse profonde pouvant permettre de déceler l’intention du prophète en l’écrivant et d’en définir exactement le vrai destinataire. Certes, les écrits abondent sur la vie du prophète et de célèbres auteurs comme René Bureau ou Christophe Wondji ont accordé d’importants travaux à ce "homme-phénomène" que fut Harris, mais la question d’une analyse profonde de son testament pouvant en dire plus sur la vision du prophète sur l’avenir de son œuvre reste encore une préoccupation importante. Cet article a donc pour objectif de présenter les différentes supputations autour du Testament d’Harris et les conséquences de ce document différemment interprété sur l’avenir de la mission harriste. Il a été réalisé à partir d’une documentation constituée essentiellement d’ouvrages sur l’histoire religieuse et particulièrement le harrisme en Côte d’Ivoire. Pour mieux cerner le problème, le travail est organisé en trois parties. Dans la première partie, il s’agit de présenter le testament en mettant en exergue le contexte de son écriture et son contenu.La deuxième partie présente le regard de divers auteurs sur le document. Enfin, la troisième partie présente l’impact de ce message sur les adeptes du prophètes. IJO- International Journal of Social Science and Humanities Research ( ISSN 2811-2466 ) Volume 5 | Issue 09 | September 2022 | https://www.ijojournals.com/index.php/ssh/index 2 I- La présentation du testament Le départ précipité et non préparé du prophète Harris allait soumettre ses adeptes à des difficultés de divers ordres : où aller ? qui suivre comme nouveau maitre ? Mais aussi, ce départ a été une occasion pour les missionnaires catholiques et protestants opportunistes qui voulaient chacun, récupérer ces fidèles désormais sans maitre. 1. Le contexte de la rédaction du testament En effet, après l’expulsion du prophète Harris en avril 1915 dans son pays natal, le Libéria, s’est posée la question essentielle de son héritage. Qui va gérer cet héritage ? Et vers quelle Église ses ouailles peuvent s’orienter ? Cette problématique a fait l’objet de plusieurs débats. Ainsi, il s’en suivit un conflit ouvert. Dix ans après le passage du prophète Harris, en 1924, le pasteur Platt en visite en Côte-d’Ivoire fut accueilli en grande pompe comme le premier de ces blancs annoncés par le prophète. L’Église Méthodiste se voyait ainsi établie par la population comme l’héritière de l’œuvre du prophète Harris. Une révolte éclata alors du côté des inconditionnels du prophète Harris qui refusaient de reconnaître l’Église Méthodiste comme l’héritière du prophète. Face à cette crise, le pasteur français Pierre Benoît se rendit en septembre 1926 au Libéria pour rencontrer le prophète Harris. Selon Haliburton: « Lorsque Benoît vint, Harris trouva naturel de faire ce qu’il lui demandait. Devenu fragile et peut être un peu sénile, son feu s’étant affaibli, il fut flatté qu’un missionnaire européen ait fait des centaines de kilomètres pour le retrouver et lui rendre honneur » (Mackay G. Haliburton, 1984 : 135). Le Pasteur revient de ce voyage avec un message et une invitation adressée à ses fidèles pour entrer dans l’Église Protestante et non l’Église Catholique Romaine. Le contenu Voici le contenu du message contenu dans le document présenté par le pasteur Bénoit comme le Testament du prophète Harris : « Message du prophète William Wadé Harris aux Églises que j’ai fondées en Côte-d’Ivoire : Moi, William Wadé Harris, qui vous ai appelés à la vérité de l’évangile et au baptême, j’ai IJO- International Journal of Social Science and Humanities Research ( ISSN 2811-2466 ) Volume 5 | Issue 09 | September 2022 | https://www.ijojournals.com/index.php/ssh/index 3 donné ce message au Pasteur P. Benoît, afin qu’il puisse vous l’apporter et que vous y obéissez. Tous les hommes, femmes et enfants qui ont été appelés et baptisés par moi, doivent entrer dans l’Église Méthodiste Wesleyenne. Je suis moi-même méthodiste. Personne ne doit se joindre à l’Église Catholique Romaine, s’il désire me rester fidèle. M. Platt, le directeur de notre Église Méthodiste est désigné par moi comme mon successeur à la tête des Églises que j’ai fondées. Tous les fétiches doivent être détruits. Brûlez-les tous au feu. Que le malin assiège celui qui les gardera secrètement dans sa maison ! Puisse le feu céleste les dévorer. Tous doivent adorer le seul vrai Dieu en Jésus-Christ et le servir lui seul ! Lisez la Bible, c’est la parole de Dieu. Je vous envoie une où j’ai marqué les versets que vous devez lire. Cherchez la lumière dans la Bible. Apprenez à lire pour être capables de connaître la Bible ; elle sera votre guide. Soyez fidèles en toutes choses, vous attachant à pratiquer fermement les dix commandements et la parole de Jésus-Christ, notre seul Sauveur. Je vous envoie mes vœux et mes messages de joie. Puisse le Dieu de grâce vous bénir abondamment ! Signé W. W. Harris, Cape Palmas, le 25 septembre 1926. » (Deaville Walker, 1931 : pp. 174- 175), (René Bureau, 1971 : pp. 59-60). Tel est le document présenté par le Pasteur français Pierre Benoît après sa rencontre avec le prophète Harris en 1926 au Libéria. C’est ce document, qualifié de « Testament d’Harris » qui est objet de notre étude. Ce document très controversé sonna ainsi le glas de la rupture entre l’Église Protestante et les inconditionnels du prophète Harris. IJO- International Journal of Social Science and Humanities Research ( ISSN 2811-2466 ) Volume 5 | Issue 09 | September 2022 | https://www.ijojournals.com/index.php/ssh/index 4 II- Le débat sur le testament le testament de Harris convergences et divergences des idées 1- L’unanimité sur l’authenticité du document La lecture attentive et l’étude critique du document rapporté du Libéria par le pasteur Benoit atteste que le testament ne souffre d’aucun doute. De nombreux éléments importants prouvant que Harris a rédigé le document en toute lucidité et sans aucune pression ont été identifiés. Le pasteur Deaville Walker qui présente ce document soutient qu’en plus de sa signature, le prophète Harris apposa à cet important document, l’empreinte de ses deux pouces, puis neuf témoins y ajoutent leurs noms ou leurs empreintes digitales (Walker Deaville, 1931 : 174- 175). Un tel argument ne peut que prouver la crédibilité et l’authenticité du document. Si on s’en tient à la réaction de Deaville, on peut affirmer sans ombrage qu’il n’y a point de doute sur le message d’Harris que rapporte le pasteur Pierre Benoît. Il n’y a donc pas de falsification, ni de démagogie et d’amalgame. Pour sa part, René Bureau souligne qu’ « il n’y a pas de raison de mettre en doute son authenticité, car le pasteur Benoît est digne de foi et le récit de sa visite à Harris donne tous les signes de sa véracité ». (René Bureau, 1971 : 59-60). Tout comme Deaville Walker, René Bureau soutient l’originalité du document et ses propos donnent plus de ténacité à ce message. Dans un autre registre, Amos Djoro donne plus de précisions. Il note que le pasteur Pierre Benoît aurait pris des photos avec le prophète Harris : une, uniquement avec le prophète Harris et l’autre avec le prophète et une partie de sa famille. Ci-dessous, les différentes photos. En ce sens, il écrit : « La publication de ce document avec les photos du prophète Harris et une partie de sa famille, permit à la mission méthodiste de Côte-d’Ivoire de profiter tardivement, mais d’une façon assez large, des fruits de l’œuvre réalisée par Harris » (E. Amos Djoro, 1989 : 51). Il poursuit : « Notons que les partisans de John Ahui ont toujours contesté l’authenticité de ce document que des parents du prophète dont sa fille Grace Neal que nous avons rencontré à Cap-Palmas en 1974, ont bien voulu confirmer en présence de témoins libériens et ivoiriens » (E. Amos Djoro, Idem). Il argumente ses propos : « Le jugement de tous les membres de sa famille que nous avons interrogés à Monrovia et Cap-Palmas, était à peu près le suivant : il était tout à fait normal que William Wadé Harris ait invité par « Testament » les gens qu’il IJO- International Journal of Social Science and Humanities Research ( ISSN 2811-2466 ) Volume 5 | Issue 09 | September 2022 | https://www.ijojournals.com/index.php/ssh/index 5 avait évangélisés en Côte-d’Ivoire, à suivre la mission protestante méthodiste étant lui-même, ainsi que tous les membres de sa famille, méthodiste. Ce qu’il n’avait pu faire en Côte- d’Ivoire, se sachant surveiller par les autorités coloniales qui l’avaient fait emprisonner et bastonner plus d’une fois à Bingerville. Rappelons-nous aussi, que le jeune William a été lui- même baptisé et éduqué par des pasteurs méthodistes et qu’il a formé à son tour, en sa qualité d’Instituteur de centaines d’élèves méthodistes » (E. Amos Djoro, Ibidem). Amos Djoro parle sans faille comme si le prophète Harris avait jugé important de laisser d’une empreinte indélébile sa rencontre avec le pasteur français Pierre Benoît. Autrement dit, on peut noter qu’il s’agit d’une occasion pour le prophète Harris de revoir ses adeptes. N’est-il pas ce que René Bureau traduit en ces termes : « Il semble qu’Harris ait tenté de nombreuses fois de revenir en Côte-d’Ivoire pour y poursuivre son œuvre. Il avait entendu parler du pasteur Platt et de l’implantation protestante : Pierre Benoît vient de sa part, Harris voit là une chance de toucher à nouveau ses anciens fidèles » (René Bureau, 1971 : 59). Pour David Shank, Harris a essayé huit fois de rentrer en Côte-d’Ivoire, mais il a toujours été empêché par les autorités coloniales (David Shank A, 1994 : 174). A la question de savoir, quelle est l’importance de cette rencontre qui a abouti à l’établissement d’un tel document, David Shank répond que le contact avec Pierre Benoît venait du fait que les méthodistes anglais avaient découvert les fruits de l’œuvre d’Harris en 1924 en Côte-d’Ivoire. C’était un nouveau chapitre dans l’histoire missionnaire : reconnaître les faits, accepter la responsabilité de l’héritage des « protestants d’Harris », récréer les structures pour les absorber, leur donner un enseignement et une discipline » (David Shank A, 1994 : 174). En somme, tous ces propos convergent vers un seul point : celui de prouver la véracité du message d’Harris rapporté par Pierre Benoît. Mais contre toute attente, ce message est très controversé. 2- Des divergences sur l’intention du prophète et les destinataires réels du document Si certains voient en ce document, l’héritage légué par William Wadé Harris aux méthodistes, d’autres voient en cela, une usurpation de titre. Autrement dit, il s’agit d’une irruption de « nouveaux évangélisateurs » se prétendant être les «successeurs » du prophète Harris (Thierry Yapi N’Doufou, 2019 : 5). C’est en ce sens que Hippolyte Mel Gbadja souligne que « ce document très controversé sonna en fait le glas de la rupture entre l’Église Protestante de IJO- International Journal of Social Science and Humanities Research ( ISSN 2811-2466 ) Volume 5 | Issue 09 | September 2022 | https://www.ijojournals.com/index.php/ssh/index 6 la Côte-d’Ivoire et les inconditionnels de William Wadé Harris » (Hippolyte Mel Gbadja, 2003 : 18). On convient avec le père Hippolyte Mel Gbadja, que sans douter de la bonne foi du pasteur Pierre Benoît, il faut noter que ce document s’inscrit dans un contexte de crise de leadership. Même si René Bureau ne met pas en cause cette mission, il faut souligner qu’il est tout de même prudent : « Mais il faut dire aussitôt qu’il est indéniable que certains termes de ce document ont été « soufflés » par un missionnaire trop zélé. Harris n’a jamais manifesté d’hostilité aux catholiques… Harris était vieux, déçu par l’interruption de son œuvre, il ne s’est pas rendu compte de ce qu’il signait » (René Bureau, 1971 : 60). David Shank lui emboîte le pas : «En 1925, le prophète a eu une attaque d’apoplexie et il ne s’en est remis qu’en partie. Cependant, il a continué son ministère de pèlerin vers l’intérieur. En 1926, lors d’une visite par le missionnaire Pierre Benoît, il revenait juste d’une mission où il avait baptisé plus de cinq cents personnes » (David Shank A, 1994 : 174). René Bureau va plus loin : « Alors que, devant Pierre Benoît, Harris s’était révélé exalté, apocalyptique et intransigeant, avec les délégués Ébrié, il est détaillé, précis, équilibré et ouvert. Sans doute rattrape-t-il ainsi la caution qu’il avait imprudemment donnée aux méthodistes » (René Bureau, 1971 : 61). Il ressort de ce qui précède que, même s’il n’y a point de doute sur la rencontre entre Pierre Benoît et le prophète Harris, sur le document que Pierre Benoît rapporte, les avis sont partagés. Yao Bi écrit lui aussi : « Quand on sait qu’avant son départ, Harris a affirmé qu’il n’est pas venu pour fonder une Église, mais faire seulement connaître et révéler aux Africains la Parole de Dieu, pour laquelle l’ange Gabriel l’a mandaté, en recommandant formellement à tous ses baptisés d’adhérer au christianisme, sans différenciation aucune, on peut douter de la véracité et de l’authenticité de ce document » (E. Gnagoran Yao Bi, 2009 : 33). Dea Alexis renchérit : « Deux années plus tard, les inconditionnels du prophète, qui refusent de reconnaître la légitimité de l’Église Protestante Méthodiste, envoient une délégation conduite par John Ahui et Salomon Dagri. De ce voyage révélateur d’une recherche de légitimité face aux missionnaires protestants forts de leur « testament » d’Harris, la délégation revient elle aussi avec une photo du prophète avec John Ahui, Salomon Dagri et Djibo l’interprète… » (Dea L. Alexis, 2013 : 9). Pour Ahui Paul, il n’y a aucun débat sur la rencontre entre Pierre Benoît et le prophète Harris. Cependant, le contenu de son message suscite autant d’interrogations. (Paul Ahui, 1988 : 33). Il se justifie : sinon, comment comprendre qu’Harris aurait mandaté John Ahui de recommencer son action, en adressant une IJO- International Journal of Social Science and Humanities Research ( ISSN 2811-2466 ) Volume 5 | Issue 09 | September 2022 | https://www.ijojournals.com/index.php/ssh/index 7 correspondance à AkadjaNanghui pour lui féliciter, que voici : « Le prophète vous envoie ses salutations au nom d’un seul Dieu, le Dieu de Moïse, d’Isaac et de Jacob. Je me sens fier de vous, réalisant que vous avez un esprit fort en Dieu au point de m’envoyer ici, au Libéria, votre fils et votre frère. Puisse Dieu vous bénir pareillement, j’aurai toujours votre nom dans mes prières ainsi que tous les chrétiens de Côte-d’Ivoire. Vous devez toujours avoir Dieu pour guide, que ce soit lui qui vous précède à travers toutes les tentations, n’abandonnez pas ou ne quittez pas votre Dieu pour sauvegarder votre vie. Je suis vieux et maladif à présent et Dieu me dit de demeurer chez moi pour être aux ordres de mon heure. Ce peut être tôt ou tard. On ne paie pas notre religion ici, au Libéria. On reçoit gratuitement le baptême et la confirmation. J’espère que vous observerez les jours saints du Seigneur et principalement les dimanches. Que Dieu vous bénisse. Je suis votre William Wade Harris en Christ ». (Paul Ahui, 1988 : 33). Cette correspondance datée du 13 décembre 1928, vient contredire le document rapporté par Pierre Benoît en 1926. Dans ce message adressé à AkadjaNanghui, le prophète Harris ne mentionne nulle part, qu’il désire que ses adeptes rejoignent l’Église Méthodiste et non l’Église Catholique Romaine. Plus encore, il n’y a aucune recommandation faisant du pasteur Platt son digne successeur comme le stipule le document rapporté par Pierre Benoît. On comprend aisément que le document rapporté par Pierre Benoît n’a pas fait l’unanimité de tous les observateurs. C’est pour cette raison que BohumilHolas Théophile estime qu’il a été jugé apocryphe par la majorité des observateurs (Holas B. Théophile, 1965 : 269). Mais concrètement, quel impact un tel document pourrait avoir sur la population en général et en particulier, les ouailles du prophète ? III- L’impact du document sur l’avenir des adeptes : la dispersion entre les différentes tendances Même si ce document diffusé sous la plume de « Testament d’Harris », a été fort controversé, il a eu un impact considérable. 1- Le rejet du contenu du testament et la recherche de la légitimité des inconditionnels du prophète La première conséquence du Testament a été d’avoir suscité la révolte des adeptes du prophète Harris. René Bureau remarque que: « le petit résidu des harristes inconditionnels est IJO- International Journal of Social Science and Humanities Research ( ISSN 2811-2466 ) Volume 5 | Issue 09 | September 2022 | https://www.ijojournals.com/index.php/ssh/index 8 en révolte contre les missionnaires protestants. Ce qui aurait précipité la visite de Salomon Dagri et de John Ahui en 1928 à Garraway » (René Bureau, 1971 : 60). En effet, deux années après la présentation du Testament, les inconditionnels du prophète, qui refusent de reconnaître la légitimité de l’Église protestante méthodiste, envoient à leur tour une délégation conduite par John Ahui et Salomon Dagri. De ce voyage, révélateur d’une recherche d’une légitimité face aux missionnaires protestants forts de leur testament d’Harris, la délégation revient elle aussi avec une photo du prophète avec John Ahui, Salomon Dagri, et Djibo l’interprète. Les véritables acquis de ce voyage sont la canne et la Bible du Prophète, remis à Salomon Dagri par Harris lui-même. Ces deux éléments deviennent le symbole de la légitimité et de l’orthodoxie de leur action. L’Église harriste vient ainsi de naître. Mais c’est en août 1955, avec son premier congrès, qu’elle devient une véritable institution, avec John Ahui comme premier chef spirituel. À cette occasion, il hérite, en effet, de la canne et de la Bible du prophète. L’Église harriste se donne ensuite une devise (Dieu, Travail, Amour, Patrie), un catéchisme imprimé en 1956 et des statuts publiés dans le journal officiel de la Côte d’Ivoire le 4 mars 1961, sous la dénomination officielle d’Église du Christ Mission Harris. Pour Hippolyte MeLGbadja, ce document controversé a sonné le glas de la rupture entre l’Église Protestante de Côte-d’Ivoire et les inconditionnels de William Wadé Harris (Hippolyte M. Gbadja, 2003 : 18). 2- Des adhésions massives à l’Eglise méthodiste En revanche, du côté de la mission protestante, on note des prouesses. Car, elle a bénéficié des conversions de masse du prophète Harris. Comme le note René Bureau: « Tout de suite 25 000 inscriptions à l’instruction religieuse, 32 000 fidèles en 1926, 42 000 en 1930, avec plus de 200 chapelles » (René Bureau, 1971 : 59). Amos Djoro évoque constate que : « De 600 membres que comptait l’Église de Grand-Bassam, la communauté protestante dans l’ensemble du pays passera à plus de 50 000 personnes avec 414 Églises, 109 catéchistes et 872 prédicateurs » (E. Amos Djoro, 1989 : 51). Ce qui fait dire à Kobi Abo Joseph, qu’il y a eu une grande percée pour les missions protestants (Kobi A. Joseph, 2015 : 3719). Somme toute, les méthodistes se sont appropriés l’héritage spirituel d’Harris. Selon le rapport de H. Lamblin : « Les villages de la lagune sont toujours parcourus par des pasteurs de la Wesleyenne church. Actifs, remuants, beaux-parleurs, ils sont surveillés et pendant le cours IJO- International Journal of Social Science and Humanities Research ( ISSN 2811-2466 ) Volume 5 | Issue 09 | September 2022 | https://www.ijojournals.com/index.php/ssh/index 9 de l’année 1923, on n’a pas eu à les punir » (ANCI, H. Lamblin, 1923). Christophe Wondji révèle que : De mémoire de missionnaire, on a jamais vu cela. En un an, les fidèles passent de vingt-cinq mille à trente-deux mille. En 1930, ils sont quarante-deux mille, répartis dans plus deux cents chapelles » (Christophe Wondji, 1983 : 71). Toujours est-il que, le prétendu « testament » parvient à faire basculer certains indécis dans le camp protestant, tandis qu’une majorité de disciples du prophète restent viscéralement attachés à l’orthodoxie et choisissent de continuer en Eglise autonome. (E. Gnagoran Yao BI, 2009 : 33). Conclusion Le document diffusé sous le nom de « Testament d’Harris », rapporté par le pasteur français Pierre Benoît le 25 septembre 1926, a occasionné la naissance de deux tendances. Le premier groupe qui soutient ce document, confirme que l’Église Protestante est l’héritière de l’œuvre de William Wadé Harris. Pour ce groupe, le pasteur français Pierre Benoît est digne de foi et de confiance. Et le récit de sa rencontre avec le prophète donne tous les signes de sa crédibilité. Le deuxième groupe quant à lui, donne un point de vue contradictoire. Dans la mesure où, on sait qu’avant son départ dans son pays natal, le Libéria, il aurait affirmé qu’il n’est pas venu pour fonder une Église, mais faire seulement connaître la Bonne Nouvelle pour laquelle l’ange Gabriel l’a mandatée, ainsi que le règne imminent de son maître Jésus. Mais contre toute attente, ce document a engendré la révolte des fidèles du prophète Harris. Ainsi certains convertis ont basculé dans le camp protestant créant alors une compétition entre les Églises Catholique et Protestante. Face à cette compétition, les « inconditionnels » du prophète voulant affirmer leur fidélité au prophète, ont fini par mettre en place, une Église Africaine, créée par les Africains et pour les Africains : l’Église Harriste. IJO- International Journal of Social Science and Humanities Research ( ISSN 2811-2466 ) Volume 5 | Issue 09 | September 2022 | https://www.ijojournals.com/index.php/ssh/index 10 Références bibliographiques AHUI Paul William (1988), Le prophète William Wadé Harris, son message d’humilité et de progrès, Abidjan, NEA, 349 p. BIANQUIS Jean (1924), Le prophète Harris ou dix ans d’histoire religieuse de la Côte- d’Ivoire (1914-1924), Paris, SME, 40 p. BUREAU René (1971), "Le prophète Harris et l Harrisme", Annales de l’Université d’Abidjan, série F 3, Abidjan, pp. 30-196. DEA Lékpéa Alexis (2013), "Le christianisme occidental à l’épreuve des messianismes indigènes en Côte-d’Ivoire coloniale : le Harrisme et le Déhima, Religioscope, études et analyses, n° 30, pp. 1-31. DEAVILLE Walker (1931), Harris le prophète noir. Instrument d’un puissant réveil en Côte- d’Ivoire, Paris, Privas, 198 p. DJORO Amos E. (1989), Harris et la chrétienté en Côte-d’Ivoire, Abidjan, NEA, 60 p. 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