Journal of World-Systems Ressearch - Festschrift for Immanuel Wallerstein Part I 388 Wallerstein: L’Afrique et le monde: une vision provocante au carrefour de l’histoire et de la sociologie B. Verhaegen Benoit Verhaegen CHANEL 26510 Montreal les sources France journal of world-systems research, vi, 2, summer/fall 2000, 388-396 Special Issue: Festchrift for Immanuel Wallerstein – Part I http://jwsr.ucr.edu issn 1076-156x © 2000 Benoit Verhaegen L’oeuvre de Immanuel Wallerstein s’est construite depuis quarante ans autour de deux axes principaux: d’une part une recherche épistémologi- que et une mise en cause des sciences sociales issues du XIX siècle; Impenser la science sociale publié en 1991 est une étape importante dans la progression de cette recherche; d’autre part des travaux de sociologie historique fondés sur des recherches empiriques. Commencées en 1959 en Afrique, celles-ci se sont élargies à l’Europe et au développement du capitalisme devenu Econo- mie-monde. Ces deux axes de pensée sont inséparables et n’ont cessé de s’infl uencer et de se féconder l’un l’autre même si à certaine période l’un domine et entraîne une révision de l’autre. Ainsi les crises et les ruptures qui se mani- festent dans les système et les structures, conduisent à une mise en question de certaines règles épistémologiques et notamment la conception pluridis- ciplinaire des sciences sociales qui se révèlent incapables de saisir l’histoire dans sa totalité en mouvement. La profondeur du champ historique varie également en relation avec l’objet ou la période concernée. Étudier l’Afrique au moment où s’amorce le processus général de décolonisation conduit à privilégier le temps conjonc- turel ou même événementiel; par contre la transformation du capitalisme en économie-monde ne peut se comprendre qu’à l’échelle séculaire. http://jwsr.ucr.edu B. Verhaegen389 Wallerstein: L’Afrique et le monde 390 Analysis of a Contemporary Social Movement. C’était le fruit d’une recherche entreprise de 1963 à 1965 dans différents pays africains, mais en particu- lier au Ghana de Nkrumah et dans la Tanzanie de Nyerere. L’insistance de l’Auteur sur l’importance du mouvement vers l’Unité de l’Afrique et sa confi ance dans l’avenir de ce projet politique ont certainement été infl uencé par les contacts avec ces deux dirigeants africains, tous deux convaincus de la nécessité de l’Unité africaine; chefs d’état de petits pays comparés à la dimension de l’Afrique, ils ne pouvaient concevoir l’avenir politique que dans le cadre d’une unité territoriale élargie au dimension du continent. les crises africaines démentent l’optimisme des premières analyses Dès 1967 Wallerstein est attentif aux crises qui secouent certains pays africains. Dans Africa:The politics of unity, deux chapitres sont consacrés à la crise congolaise de 1960-61 et à celle de 1964. L’éviction de Nkrumah est évoquée. Les divisions internes des pays africains, qu’elles soient d’ordre social, régional ou ethnique sont relevées. Les conclusions de l’Auteur sont moins optimistes que dans ses premiers écrits. Il envisage la possibilité que l’Afrique ne soit pas capable de développer une idéologie révolutionnaire et ne puisse mettre en place une organisation politique susceptible de lui assu- rer une certaine autonomie politique, économique et culturelle. Le mouve- ment vers l’unité africaine en serait compromis. A défaut de perspectives réalistes de changements, l’auteur reprend une citation empruntée à Ernest Renan, de Modibo Keita, alors président du Mali: “Rien de grand ne peut être construit sans chimères.” L’histoire de l’Afrique a démenti depuis lors presque point par point les espérances que Wallerstein avait énoncées dans son premier ouvrage écrit en 1961 à l’aube des Indépendances, et dans son apologie de l’unité africaine de 1967. Toutes les structures, les actions et les personnes qui fondaient légiti- mement ces espérances se sont délitées. Les mouvements nationalistes et les partis politiques qui en étaient l’instrument se sont dilués dans le factionalisme. Les élites dirigeantes ont utilisés le pouvoir et l’appareil de l’état à leur profi t et pour satisfaire des clientèles parasitaires dont la principale raison d’être était de protéger leur pouvoir au détriment de tout processus de contrôle démocratique. Les lea- les débuts africains de immanuel wallerstein Au Congo peu d’ouvrages ont été autant lu et apprécié que le premier texte de Immanuel Wallerstein écrit en 1961 et édité en 1966 en français par Présence Africaine: L’Afrique et l’indépendance. C’était dans les années 1960. L’université Lovanium de Léopoldville au Congo ex-belge commençait à accueillir massivement des étudiants africains surtout dans les facultés de sciences humaines: droit et sciences sociales. Les professeurs avaient besoin d’un manuel introduisant à la connaissance de l’Afrique contemporaine qui répondent à la fois aux exigences de la rigueur scientifi que et aux attentes d’un public d’étudiants à la recherche d’un enseignement ayant rompu avec la tradition coloniale et missionnaire. L’ouvrage de Wallerstein répondit pleinement à ces exigences et aux attentes des étudiant à qui il dédiait son livre: “aux jeunes d’Afrique qui construisent leur avenir comme il leur semble sage et qui de ce fait méritent notre respect.” L’ouvrage est à dominante poli- tique comme l’était l’Afrique au temps des luttes pour l’indépendance et de la construction des états-nations. Les mouvements nationalistes, les partis politiques et le parti unique africain, le rôle du leader charismatique, héros et chef incontesté, le panafricanisme font l’objet d’analyses qui prennent le contre-pied des idées reçues et de l’idéologie coloniale. Un chapitre est consacré à la renaissance culturelle et à la réécriture de l’histoire de l’Afrique. Celles-ci n’étaient pas seulement nécessaire pour fonder la révolution anticoloniale, elle permettait “de renverser le mythe de la supériorité européenne qui paralysait tant d’évolués africains.” L’ouvrage était limité expressément au champ politique et culturel. L’auteur justifi e son choix: “Tout cela me conduisit à la conclusion plus générale encore que, si l’étude de l’organisation sociale était si souvent défectueuse, c’était parce que l’on oubliait fréquemment de prendre en con- sidération le contexte juridique et politique dans lequel agissait à la fois les organisations et leur divers membres.”1 L’optimisme de l’Auteur quant à l’avenir de l’Afrique indépendante est sous-jacent dans tout l’ouvrage. Il est proclamé dans le dernier chapitre qui se termine ainsi: “L’Afrique a de la grandeur dans son passé comme elle en a dans son présent. L’avenir probablement lui en réserve encore.” Ce premier essai magistral fut prolongé par la publication en 1967 d’un ouvrage également à dominante politique: Africa: the Politics of unity—An B. Verhaegen391 Wallerstein: L’Afrique et le monde 392 ders charismatiques ont été écartés du pouvoir par des militaires. Certains ont été assassinés; d’autres ont sombré dans l’autocratie. Le pan-africanisme, l’unité africaine ne sont plus que des rêves du passé. Les guerres interafricai- nes dont l’Afrique centrale et le Congo sont actuellement l’enjeu, présentent une version inédite du “scramble for Africa” de la fi n du XIX siècle. Les richesses naturelles du Congo font à nouveau l’objet de convoitises sordides et d’expéditions militaires, mais commandités aujourd’hui par des états africains. de l’afrique à l’économie-monde: de la conjoncture africaine au temps long du capitalisme Dans l’introduction de Capitalisme et économie monde Wallerstein analyse les limites de ses recherches sur le nationalisme africain et décrit le passage vers un autre espace et une autre temporalité. L’analyse des états-nation afri- cains devenus indépendants, se heurtait à des problèmes conjoncturels et de champ d’analyse. Les concepts clé de modernisation, d’industrialisation et de système capitaliste désignaient des réalités d’origine étrangère. Pour les comprendre et pouvoir les utiliser correctement il fallait retrouver leurs raci- nes historiques et leur évolution dans les pays européens où ils étaient nés et situer ce processus dans le contexte mondial de l’époque. Plutôt que de multiplier les analyses par pays et restituer ensuite les résultats des recher- ches dans un contexte mondial, Wallerstein choisit alors l’espace mondial et la longue durée comme unité d’analyse. Son champ de recherche est le système social qui ne peut être borné par les frontières des états ou même des empires. Wallerstein a souligné les diffi cultés de son entreprise: “Je pouvais expli- quer les changements internes des États souverains comme découlant de l’évolution du système mondial et des interactions au sein du dit système. Mais tout s’en trouvait, en même temps, compliqué. Car je n’avais qu’un seul exemple d’un pareil système dans l’ère moderne.”2 Or, pour l’étudier, pour établir des liens de causalité, il aurait fallu un certain nombre de cas dont on aurait pu comparer les structures et le fonctionnement. Mais il n’y eut jamais qu’un monde moderne, qu’un seul capitalisme-monde, celui qui, né à la fi n du XVI siècle en Europe, a peu à peu phagocyté les autres économies du monde, y compris les tentatives de créer des empires. les sciences sociales en question La compréhension des systèmes mondiaux ne se heurte pas seulement à la nouveauté et au caractère unique des phénomènes constitutifs, et donc à l’absence d’un champ expérimental, elle manque d’outils conceptuels, d’une théorie de la connaissance adaptée à ce nouvel objet. Cette lacune n’est pas due à un défaut de clairvoyance ou de compétence de la part des intellectuels et des savants. Jamais ceux-ci ne furent aussi nombreux et aussi bien équi- pés. Elle découle du pouvoir de changement et de révolution que pourrait conférer aux savants la compréhension du système-monde capitaliste. Un précédent existe: à la fi n du XVIII siècle ce fut le courant de pensée des Encyclopédistes et des savants qui fut à l’origine de la chute de l’ancien régime en France. Aujourd’hui les intérêts de tous ceux qui profi tent des rapports d’exploitation au sein du système capitaliste et qui en contrôlent les rouages, s’opposent avec effi cacité au développement d’une science sociale nouvelle. Avec l’accroissement du coût des recherches et le caractère de plus en plus totalitaire des structures dominantes qu’elle soient culturelles, éco- nomiques ou politiques, l’indépendance des sciences sociales est de plus en plus restreinte au profi t de la pensée unique. Le sort réservé actuellement à la pensée issue de Marx et à tout ce qui peut s’apparenter de loin ou de près au modèle communiste, est signifi catif de l’emprise du système-monde capi- taliste sur la vie intellectuelle.3 Wallerstein tout en mettant en question les fondements mêmes des sciences sociales au XIX siècle, ne démentira jamais ce qu’il doit à Marx, même si, comme Marx lui même, il ne se proclamera jamais “marxiste”, ce qui serait contraire à sa conception historique du déve- loppement de la pensée. De Marx il retient entre autres cette caractéristique essentielle du sys- tème capitaliste: l’objectif est ni de produire, ni de consommer, mais de réaliser un profi t et de pouvoir l’accumuler. Les moyens sont indifférents: augmenter la production pour gagner sur les quantités, la diminuer pour jouer sur les prix., ou contrôler la circulation des biens ou de l’argent pour prélever des dîmes.4 Son objectif dans Impenser la science sociale est de réviser les sciences sociales et entre autres de rejeter leur division en disciplines de plus en plus cloisonnées. Il se prononce pour une science sociale unidisciplinaire corres- pondant à l’unité de l’objet réel de la connaissance: le “système-monde”, et non “l’Etat-nation.” La seconde caractéristique d’une nouvelle science sociale B. Verhaegen393 Wallerstein: L’Afrique et le monde 394 est d’intégrer la longue durée contrepartie de l’extension de son champ spatiale au monde. Elle permet d’analyser les systèmes-mondes comme des objets historiques qui naissent, se développent et disparaissent et dont les structures ne sont pas fi gées. La troisième caractéristique de l’analyse du système-monde est qu’il s’agit d’un système-monde bien particulier, unique dans l’histoire, “l’écono- mie-monde capitaliste” dont les contradictions entraînent des mouvements antisystémiques et la crise systémique actuelle. Aussi Wallerstein nous con- vie-t-il à “clarifi er le réseau des forces en jeu, élaborer des vecteurs possibles, et donc des lieux d’interférence possible, d’intervention consciente.”5 Certes il ne s’agit pas d’actions politiques ou de spéculations, mais de recherches dans le cadre de la nouvelle science sociale unidisciplinaire dont il a tracé les contours. Au vu de la crise actuelle, tant sur le plan du fonctionnement réel du système-monde capitaliste et des poussées antisystémiques, que sur celui de l’épistémologie adaptée à la crise, Wallerstein est pessimiste: “Nous avons, en plus, l’énorme tâche de produire, au sujet des sys tèmes- mondes, des données qui refl ètent cette réalité imprécise avec le maximum de pertinence. C’est un travail d’imagination intellectuellement diffi cile, qui prendra, pour des dizaines de milliers de chercheurs, un bon demi-siècle avant de devenir vraiment payante. Car nous avons attendu trop longtemps.”6 histoire immédiate ou sociologie-historique La méthode de l’histoire immédiate est décrite dans plusieurs publica- tions. Nous avons utilisé la plus récente. L’Histoire immédiate est une méthode de connaissance au confl uent de l’histoire, de la sociologie et de l’anthropologie.7 Son champ d’observation est limité,aux sociétés et aux événements contemporains. Elle emprunte à l’his- toire classique le recours aux sources documentaires et inertes et ses techni- ques d’analyse et de critique de sources; à l’an thropologie et à la sociologie, leurs sources vivantes (l’observation, la participation, le témoignage, l’échange oral) et les techniques d’analyse; mais elle le fait de manière novatrice. Le terme immédiat n’est pas utilisé ici dans un sens chronolo gique, mais épistémologique. Il ne vise pas l’événement le plus récent ou la situation actuelle pour lesquels les termes “Histoire instantanée” conviendrait mieux. Une connaissance serait réellement immédiate au sens épistémologique lors- que les deux termes en présence (le sujet et l’objet de connaissance) sont en rapport sans qu’il y ait de troisième terme, sans intermédiaires. Il est évident qu’aucune espèce de connais sance, même celle fondée sur l’intuition, ne fonctionne sans médiation et donc le terme “immédiat” doit être pris dans un sens relatif. Le caractère immédiat de la connaissance, ne supprime pas les médiations, mais, d’une part, il les réduit le plus possible en rapprochant physiquement, culturel lement et psychologiquement le chercheur de l’objet de sa recherche; d’autre part, elle construit leurs relations sur un mode d’inter- subjectivité dialectique. L’Histoire immédiate, même lorsque le chercheur se trouve dans la position de l’ethnologue en face de son informateur, reconnaît qu’il existe entre le sujet et l’objet de la connaissance une distance, une opacité, des divergences et mêmes des tensions. Le langage, l’idéologie, la position de classe, de sexe, d’âge ou de race sont autant d’obstacles qu’il faut réduire. En recourant au concept d’échange dialectique et intersubjectif, l’His- toire immédiate suppose qu’il y a moyen d’établir, sous certaines conditions, entre les deux partenaires du procès de connaissance des rap ports d’interac- tion et de transformations réciproques. Le chercheur doit reconnaître en l’autre, non seulement un informateur passif, mais un acteur de l’histoire, un sujet et à la limite, un autre savant, c’est-à-dire capable d’une connaissance critique. Il doit également accepter sa propre subjectivité d’acteur engagé, et donc sa perméabilité à l’autre. Restitué dans la perspective d’un échange dialec tique et reconnu comme acteur cons- cient, l’informateur peut se révéler au cours du dialogue comme un partenaire à par entière du procès de la connaissance. Non seulement il informe, mais il analyse et infl uence le chercheur parce qu’il est, en tant qu’acteur, porteur d’un sens qui échappe au chercheur. L’acteur historique n’est pas n’importe quel individu ou groupe qui prend la parole ou la plume; dans les sociétés de classe, dans celles où il y a un sys- tème d’exploitation, c’est la fraction dominante, souvent la seule lettrée, qui contrôle la production des documents de l’histoire et qui acca pare la parole historique pour défendre ses positions et justifi er l’inéga lité et l’oppression. L’Histoire immédiate qui veut comprendre le mouvement de l’his toire reconnaît comme acteurs ceux qui sont au coeur de la crise, qui ont intérêt au changement, c’est-à-dire les fractions exploitées, les minorités sociologiques, les marginaux, les catégories opprimées., les colonisés. Ces catégories sociales sont souvent passives et muettes pendant les périodes de stabilité et d’équilibre. Ce sont les conjonctures de crise qui con- duisent à la prise de conscience politique, à la lutte, à la prise de parole et au changement. C’est pendant la crise que se nouent les contradictions, que l’unité des différents niveaux (économique, politique, idéologique) des prati- ques sociales apparaît et que la lutte politique éveille et fi nalise la conscience des acteurs. On peut se demander ce que vient faire la méthode de l’histoire immé- diate dans un texte consacré à l’éloge d’une épistémologie fondée sur la B. Verhaegen395 Wallerstein: L’Afrique et le monde 396 longue durée et l’espace-monde. Certes cette épistémologie nouvelle recon- naît l’importance de la recherche empirique et la collecte des faits, mais elle les sélectionne en fonction de leur pesanteur sur le cours long de l’histoire. Pour opérer cette sélection elle s’écarte de l’histoire événementielle et des conjonctures récurrentes. La méthode de l’histoire immédiate au contraire privilégie le temps court, la conjoncture; le temps long n’est pas exclu; il a son importance, mais est limité par le champ de la mémoire des acteurs. La méthode est également limitée par l’espace qui est celui de l’observation ou de l’action des témoins. Il faut reconnaître d’emblée la différence de niveau des deux approches: la première est une épistémologie à vision globale dans le temps et dans l’es- pace. Elle vise à connaître l’histoire du monde actuel conçu comme système, ses contradictions, ses mouvement anitsystémiques et ses crises. Elle espère par cette connaissance peser sur l’issue de la crise et découvrir les contours d’un système-monde nouveau, étant entendu que le progrès n’est pas déter- miné d’avance et l’issue de la crise incertaine. Au delà de leurs différences, les deux approches offrent des points de convergence importants. Toutes deux sont fondées sur une conception uni- disciplinaire des sciences sociales et intègrent la perspective historique aux sciences sociales dépendantes des temps courts. Mais plus fondamentalement elles privilégient toutes deux les périodes de crise, de transition et de changement; c’est le temps que Wallerstein, à la suite de Paul Tillich appelle le kairos, le “temps juste” ou “qualitatif ” pour l’opposer au chronos le “temps formel”, celui des calendriers et des quanti- tés.8 Certes Wallerstein nous met en garde de ne pas abuser des concepts de crises et de transition et de ne pas les identifi er trop rapidement aux chan- gements longs et structurels alors qu’il s’agit de temps conjoncturels les plus souvent répétitifs; mais il insiste sur l’importance des phases de mobilisa- tion au cours des mouvements antisystémiques parce que c’est alors que les consciences se transforment et deviennent des forces libératrices et il pré- cise: “Dans un confl it grave, l’opprimé a une vision plus claire de la réalité présente car il a tout intérêt à percevoir correctement les problèmes pour mieux dénoncer les hypocrisies des gouvernants. Il a moins d’intérêt à la déformation idéolo gique.”9 La méthode de l’histoire immédiate est fondée sur la même constata- tion: une période de crise et, en ce cas, de contestation du système colonial provoque une prise de conscience de la part des opprimés devenus acteurs historiques. Le chercheur doit les écouter et dialoguer avec eux. Il est possible que leur voix soit recouverte par d’autres événements et par la parole d’autres forces sociales comme ce fut le cas au Congo à partir de 1965, mais il demeure que leur action et leur témoignage ont une portée qui dépasse le cycle de la conjoncture politique. Ils sont à part entière et, malgré les échecs et les silences, des éléments signifi catifs du cours long de l’histoire. L’Histoire immédiate peut dès lors apporter sous certaines conditions une pierre utile à l’édifi cation de cet immense projet qu’est la connaissance du système-monde capitaliste confronté à son déclin, voir à son implosion. En guise de conclusion nous formons le voeux que les anciens étudiants des universités du Congo qui furent impressionnés dans les années 60 par la lecture de L’Afrique et l’Indépendance reprennent le chemin des ouvrages de Immanuel Wallerstein. Ils y trouveront un fi l conducteur pour aider à la compréhension du chaos actuel et peut-être des raisons de ne pas désespé- rer. endnotes 1. Capitalisme et économie-monde, p. 10. 2. Capitalisme et économie-monde, p. 13. 3.. L’exemple d’une dérive caricaturale de cette nouvelle, “chasse aux sorcières” de type McCarthiste est le succès remporté par l’ouvrage Le livre noir du communisme édité par Robert Laffont en 1997. 4. Au sujet de Marx, Wallerstein écrit dans “Le capitalisme historique”, p. 12:”Je ne puis terminer cette introduction sans mentionner Karl Marx, qui représente un monument de l’histoire intellectuelle et politique moderne. Il nous a laissé un héritage immense, de par sa richesse conceptuelle et son inspiration morale.” Il faut lire également les deux chapitres très nuancés consacrés à la théorie marxiste dans Impenser la science sociale, pp. 175-211. 5. I. Wallerstein, op. cit., p. 306. 6. Ibidem., p. 308. 7. Voir l’ ouvrage dirigé par J. Omasombo, Le Zaïre à l’épreuve de l’histoire immédiate, Karthala, 1993, pp. 280-281; Laurent Monnier qui participa à l’élaboration et à l’appli- cation de la méthode dans les années 60, a rédigé un texte intitulé “Aux origines de la méthode de l’histoire immédiate au Congo” à paraître dans un Cahiers de l’IUED de Genève consacré au “Développement comme planifi cation de l’ignorance”, thème qui rejoint les critiques du développement de Wallerstein. 8. I. Wallerstein, The Capitalist World-Economy, 1979, p. 271 et Impenser la science sociale, 1991, p. 169. 9. I. Wallerstein, Capitalisme et économie-monde, 1980. p. 9. iii. world-systems: historical