Microsoft Word - GOI AVILA Sat GALLEY.doc PORTAL Journal of Multidisciplinary International Studies, vol. 12, no. 1, January 2015. Geographies of Identity Special Issue, guest edited by Matthew Graves and Elizabeth Rechniewski. © 2015 [Isabelle Avila]. http://dx.doi.org/10.5130/portal.v12i1.4382. This is an Open Access article distributed under the terms of the Creative Commons Attribution 4.0 Unported (CC BY 4.0) License (https://creativecommons.org/licenses/by/4.0/), allowing third parties to copy and redistribute the material in any medium or format and to remix, transform, and build upon the material for any purpose, even commercially, provided the original work is properly cited and states its license. PORTAL is published under the auspices of UTSePress, Sydney, Australia. ISSN: 1449-2490; http://epress.lib.uts.edu.au/ojs/index.php/portal. Les Cartes de l’Afrique au XIXe Siècle et Joseph Conrad: Perceptions d’une Révolution Cartographique Isabelle Avila, University of Paris-Est Marne-la-Vallée «Notre siècle aura vu la fraction blanche de l’humanité prise d’une extraordinaire ardeur, d’un enfièvrement d’exploration, et comme dominée par la nécessité d’achever avec le siècle la conquête géographique du monde, prélude de la prise de possession effective », c’est ce que remarque en 1892 le secrétaire général de la Société de Géographie de Paris, Charles Maunoir (1892: 495). En cette fin de XIXe siècle, à l’heure des bilans, l’homme remplit les derniers blancs des cartes tout en s’appropriant ces territoires. Les cartes sont ainsi à la fois des outils scientifiques et politiques. Le visage cartographique de l’Afrique surtout connaît une révolution alors que les blancs sont remplacés par les couleurs des rivalités des nations européennes. Comment cette révolution sur la carte de l’Afrique est-elle perçue par ses contemporains, lecteurs de cartes? Comment Joseph Conrad arrive-t-il à la mettre en scène dans la littérature avec Au Cœur des ténèbres qu’il publie en 1899? Pour comprendre ce que Conrad écrit sur les cartes dans cette œuvre, n’est-il pas utile de se lancer dans l’exploration de l’esprit de cette époque autour de la cartographie et de comparer ce que Conrad dit à d’autres témoignages de lecteurs de cartes? L’objet de cet article est de montrer comment la mise en scène des cartes de l’Afrique par Conrad dans Au Cœur des ténèbres s’inscrit dans l’esprit de son époque. Il est tout d’abord intéressant de s’attarder sur la fascination des contemporains de Conrad pour les blancs de la carte de l’Afrique, blancs largement présents sur leurs cartes mentales, avant d’étudier leur perception du coloriage de cette carte par les puissances européennes qui colonisent ce continent. Avila Les Cartes de l’Afrique PORTAL, vol. 12, no. 1, January 2015. 2 Les blancs de la carte de l’Afrique Quelques mois avant l’exposition universelle de Paris en 1889, le président de la société de géographie de Paris, Ferdinand de Lesseps, porte un regard rétrospectif sur le dix- neuvième siècle, «un siècle qui restera lumineux entre tous à travers l’histoire» et qui aura notamment «fixé les dernières grandes lignes de la carte du monde» (1888: 493). Cette grande œuvre encyclopédique qui consiste à remplir les blancs des cartes est encouragée par les sociétés de géographie qui sont créées au dix-neuvième siècle. Dans les années 1850 et 1860, de nombreux blancs figurent encore sur la carte du monde. Ces blancs signifiant l’inconnu entourent la carte d’un halo de mystère, fascinent les lecteurs de cartes et encouragent des vocations d’explorateurs. Ce ne sont donc pas les informations scientifiques présentées par les cartes, véritables symboles du progrès, qui sont à l’origine d’une fascination pour la cartographie en générale, mais plutôt les blancs. Ce n’est pas tant ce que les cartes disent que ce qu’elles n’arrivent pas à dire qui marque les lecteurs. Le géographe écossais John Scott Keltie évoque en 1915, alors qu’il est rédacteur en chef de la revue de la Société de Géographie de Londres, ses souvenirs d’enfance: One of my earliest geographical recollections is of a map of Africa somewhere in the forties and early fifties on the wall of the school of my boyhood; begrimed and faded, with the word ‘unexplored’ in large capitals, from the Sahara to the borders of the Cape. I am afraid we boys were not sorry for the great blank without a single name to plague our memories. (Keltie 1915: 59–60) L’un de mes souvenirs géographiques les plus anciens est celui d’une carte de l’Afrique, dans les années 1840 ou au début des années 1850, sur le mur de l’école de mon enfance ; sale et défraîchie, avec le mot « inconnu » en grandes majuscules, du Sahara au bord du Cap. Je dois dire que nous, garçons, n’étions pas mécontents de ce grand blanc sans un seul nom pour torturer nos memoires. (Keltie 1915: 59–60)1 La confession de ce géographe, né en 1840 et éduqué en Ecosse, montre comment un aspect marquant d’une carte murale de l’Afrique s’est imprimé dans la mémoire du jeune enfant, pour y rester jusqu’à la fin de sa vie. Abandonnant le souvenir de l’enfant pour adopter la voix du scientifique, Keltie ajoute, cependant: «The work of the great army of explorers during the half-century has changed the face of the continent and filled up the enormous blanks that disfigured the maps of 1860» (Keltie 1915: 59–60) [Le travail de la grande armée d’explorateurs pendant ce demi-siècle a changé le visage du continent et a rempli les énormes blancs qui défiguraient les cartes de 1860 Keltie 1 Les traductions dans cet article sont celles de l’auteur. Avila Les Cartes de l’Afrique PORTAL, vol. 12, no. 1, January 2015. 3 1915: 59–60)]. Quand il suggère que les blancs «défiguraient» les cartes, il reprend un discours souvent utilisé par les géographes de la fin du dix-neuvième siècle. Pour tout esprit scientifique animé par la quête des progrès de la connaissance, les blancs constituaient des signes gênants qui affirmaient l’ignorance de l’homme. Pourtant, ces blancs, perçus par les hommes de science de manière négative, ou du moins comme des problèmes à résoudre, pouvaient devenir de formidables espaces d’aventure pour les rêveurs, ou ceux qui faisaient travailler leur imagination. Ceux-là avaient l’habitude de les contempler pendant des heures. Le célèbre explorateur Henry Morton Stanley (né en 1841, un an après Keltie) suggère la fascination que les blancs des cartes ont opérée sur toute une génération lors de ses discours d’inauguration de la Société de Géographie de Manchester et de celle d’Edimbourg, le 21 octobre et le 3 décembre 1884: «Long have you and I gazed upon the white blank in the old maps; long have we wondered what it contained» [Pendant longtemps, vous et moi avons contemplé ce grand blanc des vieilles cartes; pendant longtemps nous sommes-nous demandé ce qu’il contenait] (1885: 23; 1885: 15). En incluant son public, il sous-entend qu’il n’a pas été le seul à ressentir la fascination du blanc des cartes, et les questionnements que ce blanc pouvait faire surgir. Ces questionnements ont poussé Stanley à l’action. Il est allé voir ce que les blancs de la carte contenaient réellement. Ces quelques citations permettent de retranscrire l’esprit d’une époque fascinée par les blancs de la carte africaine. Cet état d’esprit a été remarquablement ressenti et mis en scène par l’écrivain d’origine polonaise, naturalisé britannique en 1886, Joseph Conrad. Né peu de temps après ces explorateurs, en 1857, et inspiré par ses propres expériences de jeunesse à Marseille, où il est engagé à partir de 1874 comme mousse sur un voilier, puis par ses seize années passées au service de la marine marchande britannique, devenant capitaine au long cours en 1886, puis par son travail pour le compte de l’Etat indépendant du Congo à partir de 1890, Conrad se sert de la voix de son narrateur Charles Marlow, dans Au Cœur des ténèbres, en 1899, pour parler de cette fascination: Now when I was a little chap I had a passion for maps. I would look for hours at South America, or Africa, or Australia, and lose myself in all the glories of exploration. At that time there were many blank spaces on the earth, and when I saw one that looked particularly inviting on a map (but they all look that) I would put my finger on it and say, When I grow up I will go there. (Conrad 1990 [1899]: 142) Quand j’étais petit, j’avais une passion pour les cartes. Je passais des heures à regarder l’Amérique du Sud, ou l’Afrique, ou l’Australie, et je me perdais dans toute la gloire de l’exploration. En ce Avila Les Cartes de l’Afrique PORTAL, vol. 12, no. 1, January 2015. 4 temps-là, il restait beaucoup d’espaces blancs sur la terre, et quand j’en voyais un d’aspect particulièrement prometteur sur la carte (mais ils le sont tous), je mettais le doigt dessus et je disais, quand je serai grand, j’irai là. (Conrad 1990 [1899]: 142) Le narrateur Marlow était, en réalité, bien l’interprète de Conrad lui-même. En janvier 1924, dans Geography and Some Explorers, Conrad parle de sa fascination personnelle pour les cartes, et raconte comment il s’adonna, très tôt, à la «contemplation des cartes» qu’il compare à la fascination que certains ont pour l’observation des étoiles. Il explique que l’honnêteté des cartes du dix-neuvième siècle qui affichaient leur ignorance lui donna un intérêt passionné pour la vérité et les connaissances précises, et s’attarde, en particulier, sur sa passion pour la carte de l’Afrique et le travail des explorateurs: And it was Africa, the continent of which Romans used to say “some new thing was always coming,” that got cleared of the dull, imaginary wonders of the dark ages, which were replaced by exciting spaces of white paper. Regions unknown! My imagination could depict to itself there worthy, adventurous, and devoted men, nibbling at the edges, attacking from north and south and east and west, conquering a bit of truth here and a bit of truth there, and sometimes swallowed up by the mystery their hearts were so persistently set on unveiling. (Conrad 1924: 24–25). Et c’était l’Afrique, le continent dont les Romains avaient coutume de dire qu’«elle réservait toujours du nouveau», qui fut débarrassée des merveilles imaginaires et ennuyeuses du Moyen Âge, lesquelles furent remplacées par des espaces excitants de papier blanc. Des régions inconnues ! Mon imagination pouvait s’y représenter des hommes méritants, aventureux, et dévoués, grignotant les bords, attaquant au nord et au sud, à l’est et à l’ouest, conquérant un peu de vérité ici et un peu de vérité là, avant d’être parfois avalés par le mystère que leurs cœurs avaient décidé de dévoiler avec tant d’obstination. (Conrad 1924: 24–25) Sur la carte de l’Afrique, Conrad observe, avec intérêt, les travaux des Livingstone et des Stanley, partis à la conquête de ces blancs. La présence des blancs et les efforts des explorateurs cherchant à compléter la carte du monde conduit Conrad à se souvenir des cartes de jadis, remplies d’animaux et d’autres merveilles, et pourtant, paradoxalement ennuyeuses par rapport aux cartes qui faisaient figurer les blancs de l’aventure. L’évolution considérable de la carte de l’Afrique en l’espace d’une génération conduit ceux qui ont l’habitude de manipuler des cartes à réfléchir à l’histoire de la cartographie. Quarante ans avant Conrad, Stanley, lors de l’inauguration des sociétés de géographie de Manchester et d’Edimbourg, en 1884, avait lui-même invité son auditoire à faire un détour cartographique par les vieilles cartes, en comparant les cartes de l’Afrique des quinzième et seizième siècles avec les cartes récentes pour mesurer les progrès accomplis par les explorations: Take up any old map of Africa, and glance at the antique and grotesque creations of the Portuguese missionaries and travellers of the fifteenth and sixteenth centuries, and compare it with that of Avila Les Cartes de l’Afrique PORTAL, vol. 12, no. 1, January 2015. 5 today, illustrated by the travels of nearly 800 explorers. It is only now that we begin to have a rational idea as to what Africa is, and whether commercial enterprise is in any way possible. Before, it lay a huge unshapely mass, grimly outfigured on all maps, with an exasperating mystery and blankness about it, here and there relieved by illustrations which might be either lions or cats, elephants, or nameless antelops. Prenez n’importe quelle vieille carte de l’Afrique, et jetez un coup d’œil aux créations antiques et grotesques des missionnaires et des voyageurs portugais des quinzième et seizième siècles, et comparez-la avec celle d’aujourd’hui, illustrée par les voyages de près de 800 explorateurs. Ce n’est que maintenant que nous commençons à avoir une idée rationnelle de ce qu’est l’Afrique, et si l’entreprise commerciale y est, d’une quelconque manière, possible. Auparavant, elle se présentait comme une masse énorme et sans forme, sévèrement défigurée sur toutes les cartes, avec une dimension exaspérante de mystère et de blancheur, ici et là soulagée par des illustrations qui pouvaient être soit des lions ou des chats, des éléphants, ou des antilopes sans nom. (1885: 10– 11; 1885: 4) Isabelle Surun fait remarquer, dans son article « Le blanc de la carte, matrice de nouvelles représentations des espaces africains », que les blancs des cartes africaines avaient été, avec le même souci, recréés par les géographes du dix-huitième siècle inspirés par l’esprit des Lumières, pour tous les lieux dont les latitudes et les longitudes étaient ignorées (2004: 134). C’est, donc, paradoxalement, pendant le siècle des Lumières que la géographie de l’Afrique s’est obscurcie. Cette situation n’échappe pas aux cartographes de la fin du dix-neuvième siècle qui ont observé ce qu’Isabelle Surun a, plus récemment, remis en lumière : la dialectique de la carte africaine qui se remplit, puis se vide d’informations, avant de se remplir à nouveau. Le célèbre cartographe écossais, John George Bartholomew, décrit ainsi l’évolution de la carte de l’Afrique, en 1890, au retour de la deuxième traversée de l’Afrique par Stanley qui vient de redécouvrir les monts de la Lune dans la chaîne du Ruwenzori, lors de l’expédition pour porter secours à Emin Pacha: Nearly four hundred years ago the map of the period presented a very complete appearance indeed. It showed an Interior covered with great lakes, rivers, and cities; but whether these were the results of actual exploration or merely of speculation remains a mystery. Later on the accuracy of these wonderful maps of the ancients came to be doubted; and the conscientious cartographer, thinking it wiser to depict only the results of well-authenticated exploration, caused the great rivers and lakes of the Interior to vanish from his map. Until about forty years ago the best maps showed little else than the bare coast line, the great blanks in the Interior suggesting a continuation of the vast deserts that were known to exist in the north. This state of affairs appeared to be a reproach to the enterprise of travellers. Every map displayed our ignorance of Africa, and summoned fearless spirits to go and explore the unknown. (Bartholomew 1890: 575) Il y a environ quatre cents ans, la carte de l’époque était en effet bien remplie. Elle présentait un Intérieur couvert de grands lacs, de fleuves, et de villes ; mais ces résultats étaient-ils issus de véritables explorations ou simplement de spéculations, cela demeure un mystère. Plus tard, l’exactitude de ces merveilleuses cartes des Anciens commença à être remise en question ; et le cartographe consciencieux, pensant qu’il était plus sage de dépeindre seulement les résultats d’une exploration validée scientifiquement, avait provoqué la disparition de la carte des grands fleuves et des lacs de l’Intérieur. Jusqu’à il y a environ quarante ans, les meilleures cartes de l’Afrique ne montraient pas bien plus que la côte dénudée et les grands blancs de l’Intérieur qui suggéraient une Avila Les Cartes de l’Afrique PORTAL, vol. 12, no. 1, January 2015. 6 continuité des grands déserts dont l’existence était connue dans le nord. Cet état des choses semblait être un reproche à l’entreprise des voyageurs. Chaque carte montrait notre ignorance de l’Afrique, et appelait les esprits courageux à l’exploration de l’inconnu. (Bartholomew 1890: 575) Il est intéressant d’entrevoir, grâce à ce passage, le regard du cartographe de la fin du dix-neuvième siècle sur les changements de la carte de l’Afrique, et sa réflexion autour de la dialectique des pleins et des vides. Les explorateurs ne sont pas les seuls à remplir les blancs des cartes. En effet, certains lecteurs d’atlas, tels que Joseph Conrad, suivent leurs pas et accomplissent, eux aussi, ce consciencieux travail: It consisted in entering laboriously in pencil the outline of Tanganyika on my beloved old atlas, which, having been published in 1852, knew nothing, of course, of the Great Lakes. The heart of its Africa was white and big. Surely it could have been nothing but a romantic impulse which prompted the idea of bringing it up to date with all the accuracy of which I was capable. Thus I could imagine myself stepping in the very footprints of geographical discovery. (Conrad 1924: 26) Cela consistait à ajouter laborieusement au crayon le contour du Tanganyika sur mon cher vieil atlas, qui, ayant été publié en 1852, ne connaissait pas du tout, bien entendu, les Grands Lacs. Le cœur de son Afrique était blanc et immense. Ce n’était probablement rien d’autre qu’un élan romantique qui conduisit à l’idée de le mettre à jour avec toute la précision dont j’étais capable. Ainsi, je pouvais m’imaginer suivre les pas mêmes de la découverte géographique. (Conrad 1924: 26) Il est d’ailleurs toujours possible de trouver des exemples de ces blancs qui étaient remplis au crayon à papier par leurs lecteurs. Eli Sowerbutts, futur secrétaire de la Société de Géographie de Manchester, avait complété le célèbre Royal Atlas of Modern Geography de 1861 d’Alexander Keith Johnston: sur les blancs de la carte d’Afrique, dans la région du lac Victoria, il avait inscrit «probable source of the Nile» [source probable du Nil] (Johnston 1861: 37). Si par endroits encore les cartes soulignent l’ignorance de l’homme, elles constituent avant tout, selon Bartholomew, le «registre symbolique de (ses) connaissances sur la Terre» (1903: x). La fin de la période héroïque des explorations semble cependant coïncider avec la fin du dix-neuvième siècle et, en 1891, Charles Maunoir commence à voir apparaître le «moment singulier» de la fin des grandes explorations: Les explorateurs travaillent avec énergie, avec acharnement, à combler les dernières lacunes de la carte générale de notre planète. En nombre croissant chaque année, mieux secondés, placés pour la lutte dans des conditions moins pénibles que les ouvriers de la première heure, ils resserrent, par leurs itinéraires, les mailles du réseau des connaissances. Dans un avenir plus ou moins éloigné, leur tâche sera terminée; les expressions Terra Incognita ou régions inexplorées disparaîtront à jamais des cartes et bientôt, tombées en désuétude, elles ne s’appliqueront plus que dans un sens figuré. La géographie alors se sera acquittée de son mandat primordial; les contours des rivages, Avila Les Cartes de l’Afrique PORTAL, vol. 12, no. 1, January 2015. 7 les traits intérieurs, le relief des terres émergées seront dessinés dans leur ensemble; l’œuvre entreprise dès les âges les plus lointains, lentement conduite à travers de longs siècles, sera réalisée; il y aura là un moment singulier dans l’histoire de la science. (Maunior 1891: 444–445) Dès 1896, de l’autre côté de la Manche, le major Darwin ne peut s’empêcher de regretter l’âge héroïque des explorations lors de son discours devant la section de géographie de la British Association, à Liverpool: «Personally I cannot help feeling a completely unreasoning regret that we have almost passed out of the heroic period of geography. Whatever the future may have in store for us, it can never give us another Columbus, another Magellan, or another Livingstone» [Personnellement, je ne peux pas m’empêcher d’éprouver un regret tout à fait irrationnel parce que nous sommes presque sortis de la période héroïque de la géographie. Quoique l’avenir nous réserve, il ne nous donnera plus un autre Colomb, un autre Magellan, ou un autre Livingstone] (Darwin 1896: 498). L’expression de ce sentiment montre la confrontation entre l’intérêt rationnel pour les progrès des explorations, et l’attrait, presque passionnel, pour la romance de l’exploration et les exploits des aventuriers, qui ont malheureusement de moins en moins de blancs à conquérir. Déjà en 1868, Jules Verne laissait son personnage Paganel exprimer ses regrets devant la fin de l’épopée des grandes explorations: Ah! Mes amis, un découvreur de terres est un véritable inventeur! Il en a les émotions et les surprises! Mais maintenant cette mine est à peu près épuisée! On a tout vu, tout reconnu, tout inventé en fait de continents ou de nouveaux mondes, et nous autres, derniers venus dans la science géographique, nous n’avons plus rien à faire!» (Verne 1868: 54) Et c’est bien ces mêmes regrets que Conrad partage en cette fin de dix-neuvième siècle alors qu’il assiste, comme ses contemporains à une révolution sur la carte de l’Afrique: les blancs ont été, en l’espace de quelques années, remplis par les couleurs européennes. Les couleurs de la carte de l’Afrique Pour assister à cette révolution cartographique, il suffit d’observer le contraste saisissant entre la première carte de l’Afrique fournie en 1885, au moment du Congrès de Berlin, et celle présentée en 1890 dans la revue de la Société de Géographie de Manchester. Sur la première carte, qui ouvre littéralement la revue de la société et qui montre que l’Afrique est au cœur des préoccupations ayant encouragé la création de cette société en 1884, l’Afrique apparaît presque blanche, à l’exception des quelques couleurs européennes qui longent le littoral (fig. 1). En 1890, la carte qui illustre l’expédition de Avila Les Cartes de l’Afrique PORTAL, vol. 12, no. 1, January 2015. 8 Figure 1: La carte de l’Afrique en 1885 dans la revue de la Société de Géographie de Manchester (Source: Philip, G.1885, ‘Map of Africa,’ Journal of the Manchester Geographical Society, vol. 1: 1). Stanley s’est remplie de larges à-plats de couleurs délimitant les sphères d’influence des différentes nations européennes, désormais limitrophes non seulement sur le littoral, mais aussi au cœur de l’Afrique (fig. 2). En l’espace de cinq ans, une révolution s’est produite dans la manière de représenter l’Afrique sur les cartes politiques. La rapidité de cette révolution ne peut échapper aux lecteurs de cartes. En 1885, déjà, le président de la Société de Géographie de Londres, Lord Aberdare, explique la portée du Congrès de Berlin qui se tient du 15 novembre 1884 au 26 février 1885 en peignant: the great change in the political geography of Equatorial Africa which has resulted from the labours of the Berlin Conference and the treaties between France, Portugal, and the Congo Free State during the meetings of the Conference. The map of Africa, with this and previous Avila Les Cartes de l’Afrique PORTAL, vol. 12, no. 1, January 2015. 9 Figure 2: La carte de l’Afrique en 1890 dans la revue de la Société de Géographie de Manchester (Source: Philip, G. 1890, ‘Map to Illustrate Mr. H. M. Stanley’s Address to the Manchester Geographical Society,’ Journal of the Manchester Geographical Society, vol. 6: 113). annexations of coast country … has during the year undergone a complete transformation. (Aberdare 1885: 426) le grand changement dans la géographie politique de l’Afrique équatoriale qui a émergé des travaux de la Conférence de Berlin et des traités entre la France, le Portugal, et l’Etat Indépendant du Congo pendant les réunions de la Conférence. La carte de l’Afrique, en conséquence de cela et d’annexions précédentes de régions littorales … a, au cours de cette année, connu une transformation complete. (Aberdare 1885: 426) C’est la même révolution cartographique qui est dépeinte, cette année-là, dans la revue de la Société de Géographie Ecossaise: The political map of Africa: The late conference at Berlin and the treaties which resulted from its deliberations have materially altered the map of all the region of Equatorial Africa situated between the two oceans. Yesterday, all was a matter of political controversy; today, it is all definitely fixed, at least on paper. (Scottish Geographical Society: 134) La carte politique de l’Afrique centrale: La récente conférence à Berlin et les traités qui ont résulté de ses délibérations ont altéré, matériellement, la carte de l’ensemble de la région de l’Afrique équatoriale située entre les deux océans. Hier, tout était sujet aux controverses politiques ; aujourd’hui, tout est fixé, de manière définitive, du moins sur le papier (Scottish Geographical Society: 134) Rétrospectivement, en 1911, le Philips’ New Historical Atlas for Students résume la portée du partage de l’Afrique par les puissances européennes à la fin du dix-neuvième Avila Les Cartes de l’Afrique PORTAL, vol. 12, no. 1, January 2015. 10 siècle en intitulant sa carte de l’Afrique: «Modern Europeaniation of Africa» [Européanisation de l’Afrique à l’époque moderne] (Muir 1911: 64). La carte de l’Afrique constitue donc un véritable symbole, d’abord célèbre pour les blancs qui avaient produit de multiples vocations d’explorateurs, elle est, ensuite, célèbre pour le calque des couleurs européennes qui est posé sur ces blancs. L’ironie de cette coloration des blancs de l’Afrique n’échappe pas aux cartographes et aux géographes contemporains de cette révolution. Le cartographe John George Bartholomew poursuit son observation de la dialectique des blancs de cette carte, dans la revue de la société de géographie écossaise dont il est le cartographe, en indiquant, en 1890, comment ceux-ci furent remplis par les couleurs européennes: The great era of discovery then set in. At first progress was slow, but within the last fifteen years it has been very rapid; and at the present day the dark cloud of mystery has been so far dispersed, that the map again shows an Interior, with great lakes, rivers, and forests, filled in with detail not unlike its predecessor of Ptolemaic origin. Now, scientific men, missionaries, pioneers of commerce, Germans, French, Belgians, Italians, Portuguese, English, and Scotch—all have their energies bent on Africa, exploring and founding settlements. Not a mail arrives but brings from them new data for the map of Africa. In Europe the knowledge of territories so valuable for commercial enterprise has led to a keen contest among the Powers for their possession, thus necessitating frequent changes in the political colouring of the map. (Bartholomew 1890: 575) La grande ère des découvertes alors apparut. Au début, les progrès furent lents, mais durant ces quinze dernières années, ils ont été très rapides; et désormais le nuage sombre de mystères a été si bien écarté que la carte montre à nouveau un Intérieur, avec de grands lacs, fleuves et forêts, rempli de détails semblables à son ancêtre d’origine ptolémaïque. Maintenant, des scientifiques, des missionnaires, des pionniers du commerce, des Allemands, des Français, des Belges, des Italiens, des Portugais, des Anglais, des Ecossais—tous ont leurs énergies tournées vers l’Afrique, son exploration, et la création de colonies. Pas une lettre n’arrive qui n’apporte de nouvelles informations pour la carte de l’Afrique. En Europe, la connaissance de territoires si utiles pour l’entreprise commerciale a conduit à une compétition vive entre les puissances pour leur possession, rendant ainsi nécessaire des changements fréquents dans la coloration politique de la carte. (Bartholomew 1890: 575) La ruée des Européens sur l’Afrique constitue un vrai casse-tête pour les cartographes, sans cesse contraints d’actualiser leurs cartes. Un collègue de Bartholomew, le géographe Arthur Silva White, secrétaire de la société de géographie écossaise, souligne, quant à lui, le paradoxe d’un continent noir qui s’est soudain coloré: «The ‘Dark Continent,’ at least on the map, is now illuminated with a variety of colourings» [Le ‘Continent noir’ est, du moins sur la carte, maintenant illuminé d’une variété de couleurs] (White 1888: 152). L’image du «continent noir» s’était répandue au dix-neuvième siècle. Elle avait de fortes connotations religieuses données par les missionnaires qui cherchaient à apporter Avila Les Cartes de l’Afrique PORTAL, vol. 12, no. 1, January 2015. 11 la lumière de l’évangile aux tribus africaines. Pour ne citer qu’un exemple de cette utilisation de l’image du continent noir, en 1892, le révérend William Hughes, dans Dark Africa and the Way Out, écrivait: « Africa needs evangelizing and enlightening» [L’Afrique a besoin d’être évangélisée et éclairée] (Hughes 1892: 2). Pour les explorateurs, l’image du « continent noir » suggérait, également, les mystères géographiques qui n’avaient pas encore été percés, ainsi que la végétation dense de l’Afrique équatoriale. Stanley rend l’expression très populaire, en 1878, dans Through the Dark Continent. Mais, pour Stanley, alors même qu’il dévoile les mystères de l’Afrique, le continent semble s’obscurcir pour garantir le succès de ses publications: en 1890, il publie In Darkest Africa. Les images du «continent noir» et du «continent encore plus noir» de Stanley font l’objet d’un tel engouement que William Booth, le fondateur de l’Armée du Salut, les utilisent à des fins rhétoriques pour montrer que les forêts épaisses du continent africain sont comparables à l’infinie pauvreté de certains Britanniques dans la métropole, dans son ouvrage In Darkest England, and the Way Out, qu’il ouvre, d’ailleurs, par une carte symbolique (Booth 1890). Joseph Conrad renverse, en 1899, cette image du «continent noir» dans Au Cœur des ténèbres, en remplaçant les ténèbres du continent noir par les ténèbres européennes. C’est ainsi que son narrateur Charles Marlow interprète le remplissage des blancs de la carte de l’Afrique par les Européens : True, by this time it was not a blank space any more. It had got filled since my boyhood with rivers and lakes and names. It had ceased to be a blank space of delightful mystery—a white patch for a boy to dream gloriously over. It had become a place of darkness. (Conrad 1990 [1899]: 142) Il était vrai que ce n’était plus un espace blanc à ce moment-là. Il avait été rempli depuis mon enfance par des rivières, des lacs, et des noms. Il avait cessé d’être un espace blanc de délicieux mystère—un endroit blanc sur lequel un garçon pouvait rêver de gloire. C’était devenu un lieu plein d’obscurité. (Conrad 1990 [1899]: 142) L’augmentation des connaissances géographiques et les noms que les Européens inscrivent sur le palimpseste cartographique du continent africain en se l’appropriant symboliquement n’auraient pas, selon le narrateur de Conrad, éclairé le continent mais l’aurait obscurci. Conrad présente alors une puissante synthèse littéraire permettant de rendre compte de la révolution cartographique de l’Afrique: l’image paradoxale et oxymorique du continent africain arborant toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, et, pourtant, entouré par Avila Les Cartes de l’Afrique PORTAL, vol. 12, no. 1, January 2015. 12 les ténèbres. Alors qu’il s’apprête à s’enfoncer dans l’Etat Indépendant du Congo, Charles Marlow se retrouve devant une carte de l’Afrique: a large shining map, marked with all the colours of a rainbow. There was a vast amount of red— good to see at any time, because one knows that some real work is done in there, a deuce of a lot of blue, a little green, smears of orange, and, on the East Coast, a purple patch, to show where the jolly pioneers of progress drink the jolly lager-beer. However, I wasn’t going into any of these. I was going into the yellow. Dead in the centre. And the river was there—fascinating—deadly—like a snake. (Conrad 1990 [1899]: 145–146) une grande carte brillante, marquée par toutes les couleurs d’un arc-en-ciel. Il y avait une large quantité de rouge, vision toujours rassurante, car chacun sait le réel travail qui y est fait, une sacrée dose de bleu, un peu de vert, des taches orangées, et, sur la côte est, un coin mauve, pour montrer où les joyeux pionniers du progrès buvaient leur joyeuse bière blonde. Cependant, je n’allais dans aucun de ces derniers. J’allais dans le jaune. Dans le cœur même. Et le fleuve était là, fascinant, dangereux, comme un serpent. (Conrad 1990 [1899]: 145–146) Joseph Conrad immortalise ainsi, dans la littérature, cette image symbolique de la carte de l’Afrique et les réactions de ses contemporains. Pour le narrateur britannique, la couleur rouge est rassurante et P. J. Cain et A. G. Hopkins ont expliqué ce sentiment: « In a world of shifting concepts the formal empire, the area painted red on the map, had a reassuringly solid physical presence» [Dans un monde en perpétuel changement, l’empire formel, cette zone peinte en rouge sur la carte, constituait une présence physique solide et rassurante] (1993: 6). Le portrait des Allemands, en mauve, est, quant à lui, largement ironique. Conrad contraste cependant l’apparition colorée de la carte avec des images qui évoquent les ténèbres, à commencer par le serpent, version symbolique des voies navigables empruntées par les explorateurs européens pour pénétrer le cœur du continent. De plus, avant de voir la carte, Marlow mentionne deux femmes «knitting black wool» [filant de la laine noire], il les retrouve après avoir vu la carte, soulignant le fait qu’elles «knitted black wool feverishly» [filaient de la laine noire fébrilement], et les décrit comme ‘guarding the door of darkness’ [gardant la porte des Ténèbres], comme elles gardent la carte colorée de l’Afrique. Cette carte brillante et colorée est entourée d’une «ominous … atmosphere» [atmosphère … sinistre], tout en constituant le cœur de cette atmosphère encadrée par la figure des deux fileuses, telles des Parques filant le destin des hommes (Conrad 1990 [1899]: 145–147). Conrad invite ses lecteurs à saisir le sens profond de la carte de l’Afrique dessinée par les Européens en lui donnant une tonalité sinistre, mais aussi ironique, car il la compare au costume d’Arlequin (Gogwilt 1995: 123). En effet, alors que Marlow rencontre un Avila Les Cartes de l’Afrique PORTAL, vol. 12, no. 1, January 2015. 13 jeune Russe qui ressemble à un arlequin, c’est aussi à la carte de l’Afrique qu’il pense: His aspect reminded me of something I had seen—something funny I had seen somewhere. As I maneuvered alongside, I was asking myself, “What does this fellow look like?” Suddenly I got it. He looked like a harlequin. His clothes had been made of some stuff that was brown Holland probably, but it was covered with patches all over, with bright patches, blue, red, and yellow,— patches on the back, patches on the front, patches on elbows, on knees; coloured binding around his jacket, scarlet edging at the bottom of his trousers; and the sunshine made him look extremely gay and wonderfully neat withal, because you could see how beautifully all this patching had been done. (Conrad 1990 [1899]: 212) Son aspect me rappelait quelque chose que j’avais vu, quelque chose de drôle que j’avais vu quelque part. Alors que je manœuvrais pour me rapprocher, je me demandais: «A quoi ressemble cet homme?». Soudain, je compris. Il ressemblait à un arlequin. Ses habits avaient été faits de quelque étoffe qui était marron, de Hollande probablement, mais elle était partout couverte de pièces, avec des pièces brillantes, bleu, rouge, et jaune ; des pièces dans le dos, des pièces devant, des pièces sur les coudes, sur les genoux; une couture colorée autour de sa veste, une bordure écarlate au bord de son pantalon; et le soleil lui donnait une apparence extrêmement gaie et, de plus, merveilleusement soignée, parce que vous pouviez voir comme tout ce rapiéçage avait été admirablement fait. (Conrad 1990 [1899]: 212) Conrad, en tant que grand amateur de cartes, ne pouvait avoir en tête que la carte de l’Afrique en écrivant ce passage. A travers la figure de l’arlequin, personnage comique de la commedia dell’arte, il utilise la fonction théâtrale traditionnelle du bouffon qui révèle la vérité sous le déguisement de la comédie. Comme Marlow qui ne savait pas lire le russe et qui le prenait pour une écriture codée, celui qui ne savait pas lire les cartes aurait pensé que la carte de l’Afrique ressemblait à un arlequin. Dans Au Cœur des ténèbres, Conrad propose à ses lecteurs de déchiffrer l’écriture codée de la carte de l’Afrique, l’emmenant dans un voyage initiatique. Le voyage remontant le fleuve est à comprendre comme la tentative de pénétrer le cœur non pas de l’Afrique, mais de sa carte (puisque c’est dans les à-plats de couleur de cette dernière que Marlow se rend), enlevant petit à petit les couches de couleurs pour accéder aux ténèbres qu’elles cachent. La mise en scène symbolique que Conrad organise autour de la carte de l’Afrique, cherchant à faire entrevoir les ténèbres européennes derrière son voile coloré, indique bien la forte impression laissée chez les contemporains par la révolution qui s’est produite en l’espace de quelques années sur cette carte. L’objet de cet article était de faire dialoguer à la fois le texte littéraire de Joseph Conrad, les représentations cartographiques de l’Afrique et des lectures de cartes faites par des géographes contemporains de Conrad. Cela permet de voir à quel point les allusions aux cartes dans Au Cœur des ténèbres reflètent l’impact, sur les lecteurs de la fin du dix- neuvième siècle, de la révolution sur les cartes de l’Afrique. Il est ainsi possible de Avila Les Cartes de l’Afrique PORTAL, vol. 12, no. 1, January 2015. 14 comprendre à quel point le texte de Conrad s’inscrit dans l’esprit de cette époque. Ce texte joue d’ailleurs sur le rôle des cartes et du texte littéraire. Les cartes ont pour fonction de construire ou de reconstruire un monde simplifié, permettant à l’homme de le contrôler plus facilement, intellectuellement, voire matériellement. Le texte littéraire de Conrad cherche, lui, à déconstruire ce monde, à montrer les fissures dans l’édifice des connaissances, à signaler l’artifice. En effet, son narrateur Marlow semble indiquer le passage de la lecture des cartes à celui du texte littéraire quand il déclare: «For a time I would feel I belonged still to a world of straight-forward facts; but the feeling would not last long» [L’espace d’un moment, je pensais faire partie d’un monde où les faits étaient tels qu’ils apparaissaient mais cette impression ne durait pas longtemps] (1899: 151). Ces doutes peuvent s’appliquer à l’espace de la carte de l’Afrique comme ils peuvent concerner une conscience du temps, au moment de la conclusion d’un siècle de progrès scientifiques. Et l’image cartographique et littéraire créée par Conrad d’une Afrique peinte aux couleurs de l’arc-en-ciel tout en étant entourée de ténèbres est doublement puissante. Elle semble refléter à la fois une perception de l’espace et une perception du temps. Elle inverse les repères spatiaux en transportant les ténèbres du continent noir à l’extérieur de la carte du continent. Elle symbolise aussi l’inscription de la gloire des couleurs européennes au dix-neuvième siècle tout en annonçant les ténèbres des conflits du vingtième siècle. A posteriori, cette image fin-de-siècle et oxymorique inscrit le temps dans l’espace en écrivant les impérialismes et nationalismes européens et fiers de la fin du dix-neuvième siècle et les ténèbres de la Première Guerre mondiale que ces derniers vont provoquer. Sur sa carte littéraire, Conrad cartographie ainsi les certitudes et les doutes d’une conscience de l’espace, du temps et de l’identité qui traduisent l’esprit de son époque. 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